mercredi 21 octobre 2009

La presse est-elle encore libre en France ?

Ce mardi, comme chaque année, l’association Reporters sans frontières publiait son baromètre annuel sur la liberté de la presse dans le monde. Élaboré à partir d’éléments données par les journalistes de chaque pays, du contexte légal et règlementaire mais aussi à partir de l’attitude des autorités, celui-ci indique que la France n’est que 43e sur 175 pays coincé entre le Surinam 42e (en Amérique du Sud) et le Cap Vert 44e (au large de l’Afrique) accompagné de l’Espagne et de la Slovaquie. L’Italie et la Roumanie sont elles 49e et 50e, juste devant la partie turque de Chypre. Bien sur ce n’est qu’un indicateur et le président de l’association a un caractère assez ambigu mais on note toutefois que la situation en Europe est très mauvaise pour la liberté de la presse.

De manière générale, on observe depuis quelques temps une dégradation des conditions de travail des journalistes en Europe. Les pays latins sont ceux où les pressions sont les plus fortes à tel point que le rapport de RSF est noyé dans le contexte actuel.


France : c’est de pire en pire !
Il n’aura échappé à personne que des polémiques ont bousculé le gouvernement ces dernières semaines. Affaire Mitterand, népotisme concernant le fils Sarkozy, ces évènements se sont retrouvés à la une des la presse cachant dans le même temps les problèmes profonds que traverse la France. Fallait-il pour autant les passer sous silence ? Bien sur que non, car ces pratiques sont révélatrices d’un système fort bien décrit par François Bayrou dans son livre « Abus de pouvoir ».

Mais ce qui est le plus inquiétant, c’est les mesures décidées par le pouvoir. Le président de la République avait dans ses engagements de campagne promit une loi sur la liberté de la presse sur un point essentiel : la protection du secret des sources des journalistes. Loi indispensable qui devait mettre la France en conformité avec la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme) qui dans sa jurisprudence a affirmé très tôt que le secret des sources était un élément essentiel de la liberté de la presse que la Cour qualifie « de pierre angulaire » de la démocratie. Tout est dit.

Dans les faits, rien ne change, les tentatives de perquisition de journaux de la part de juge d’instruction ou de procureurs sont monnaie courante alors qu’elles sont parfaitement illégales et que les éléments retirés de ces perquisitions ne peuvent être utilisés comme preuves devant un tribunal. Qu’importe, la loi française qui est soumise à un rapport de conformité avec le droit européen et communautaire, ne respecte pas la norme juridique supérieure.

La « réforme » de la télévision publique l’année dernière a aussi porté atteinte à la liberté de la presse. En supprimant la publicité sur la télévision publique, le président de la République veut la rendre plus dépendante du pouvoir qui votera ses crédits. Dans le même bain, rappelons qu’à l’avenir le président de France télévisions se nommé par l’exécutif et que cette « proposition » présidentielle ne pourra être rejeté que par 60% des députés. Autant dire que ça n’arrivera jamais. La télévision publique a bien compris et les journalistes sont muselés sur le service publique. J’aime beaucoup Arlette Chabot mais ses décisions en service commandé pour le pouvoir m’exaspèrent. Censure de la sortie de Conseil des ministres de Borloo, émissions politiques dans lesquelles le ton est mou, entrevue avec le président de la République dans lesquelles David Pujadas ne fait pas son boulot de journaliste et ne pose pas les bonnes questions, se limitant à des banalités, diffusion d’un documentaire de propagande sur France 5 dont on a appris que l’Élysée l’avait piraté après le vote des lois HADOPI… Je pourrais continuer comme ça encore longtemps.


On pensait que le pire était arrivé. On avait tort. Cette semaine, la président de la République appuyé par l’UMP, a par la voie de Frédéric Lefebvre attaqué violemment la presse pour son traitement partial d’évènements sommes toutes mineurs selon le porte-parole de l’UMP. Or, comme je l’ai rappelé plus haut, ces polémiques traduisent des problèmes profonds et doivent être traitées par les journalistes. Tout le gouvernement s’y est mis, une partie de l’UMP suit et les attaques contre la presse se multiplient. Vieille habitude de la classe politique, quand tout va mal pour le gouvernement, on accuse la presse pour son traitement partial et ses attaques personnelles contre la sphère et l’entourage personnel du président. Ça pourrait se limiter là, à des propos scandalisés de certaines personnes mais Nicolas Sarkozy va lui plus loin, il croit vraiment que la presse est montée contre lui et il l’attaque. Le Nouvel Observateur est traîné en justice pour le faux SMS et Nicolas Sarkozy parle « d’un décalage entre la sphère médiatique et le peuple » français. La preuve ? David Douillet a été élu dans les Yvelines !

Or, n’en déplaise à notre omni-président, les médias le traite avec bienveillance au point que les Guignols de l’Info en viennent à parler de « journalisme couché ». Lors de la sortie du livre de Frédéric Mitterand, la presse ne s’était pas indignée des propos du livre et c’est parce qu’elle a fait son travail un peu tard suite à l’arrestation de Roman Polanski que l’affaire a été connu. A propos de Jean Sarkozy, sa nomination avait été annoncé par une brève sur le site de l’hebdomadaire Le Point avant d’être reprise par les blogueurs dont Christophe et le peuple qui s’insurgeant de ce népotisme a secoué les journalistes avant que ceux-ci ne réagissent enfin et traite la question sur le fond et de manière abondante. Le Figaro, jadis quotidien de centre-droit de qualité, s’est transformé en Pravda de droite depuis sa reprise par Serge Dassault et le transfert de Nicolas Beytout.

En résumé, contrairement à ce qu’affirme l’UMP, la presse n’est pas assez indépendante et forte et la remise en cause des médias est dangereuse pour notre démocratie. Le fait que le président de la République attaque en justice des journaux est un scandale alors qu’il bénéficie d’une immunité judiciaire et qu’il est, en vertu de la constitution, le gardien des libertés fondamentales.


Italie, pire que tout !
Tandis que la France, « pays des droits de l’homme », bascule doucement vers un régime de république bananière. En Italie, Berlusconi se croit tout permis. Propriétaire du plus grand groupe de médias privés d’Italie avec Mediaset, Berlusconi fait aussi tout pour museler la RAI. « Le Monde » dans un article intitulé « La bataille de la RAI » fait le point sur cette guerre que livre Berlusconi à la presse. La RAI est sous la pression du pouvoir politique qui tente de l’étrangler financièrement en n’augmentant pas la redevance audiovisuelle déjà une des plus faibles d’Europe. A la tête de la télévision publique Berlusconi a placé aux postes clés des hommes de confiance. En dépit du conflit d’intérêts flagrant, les partisans du Cavaliere trouve que la RAI est un nid de communistes. La presse écrite est poursuivi en justice par le président du Conseil italien parce qu’elle fait son travail. Ainsi, La Reppublica (journal de centre-gauche) et l’Unita (gauche) publient une série de questions à Berlusconi sur sa vie privée auxquelles il refuse de répondre. Les 2 quotidiens publient depuis ces questions tous les jours jusqu’à ce que Berlusconi y réponde ce qui l’agace profondément.

La politisation de la télévision italienne n’est pas récente. Pendant des décennies, l’Italie pratiquait la politique de « lotizazzione » qui attribuait tacitement la Rai Uno aux démocrates-chértiens, la Rai Due aux socialistes et la Rai Tre aux communistes que les italiens appelaient « le petit Kaboul » ce qui permettait un pluralisme relatif. L’effondrement des partis traditionnels avec la corruption et l’arrivée au pouvoir de Berlusconi ont remis en cause cette pratique et désormais toutes les télévisions sont sous la coupe berlusconienne. Les rédactions malgré ce climat sont entrés en résistance. La rédaction de la Rai Uno a d’ailleurs publié un livre blanc sur les dérapages berlusconiens concernant l’audiovisuel public.

Tout ceci a poussé l’opposition italienne à organiser une manifestation pour la liberté de la presse à Rome le 03 Octobre. Manifestation qui a réunit plus de 100 000 personnes. Antonio Di Pietro, ex-magistrat anti corruption et fondateur du parti « Italia dei Valori » est sur liste noire puisque des instructions aux rédactions de la RAI Uno ont été données pour ne plus lui laisser la parole ni traiter son parti. Tout est fait pour réduire au silence toute opposition. Cela ne vous rappelle rien ?

Moi si, c’est précisément le chemin que Sarkozy suit en mettant l’audiovisuel public sous contrôle, en tripatouillant les modes de scrutins pour favoriser son parti, l’UMP ou pour rendre le pays ingouvernable lorsque l’opposition arrivera un jour au pouvoir. Et pendant que Berlusconi nomme ses anciennes maitresses au gouvernement, Nicolas Sarkozy nomme son fils à la tête d’un établissement public qui gère le 1er quartier d’affaires en Europe.

Et pourtant, une résistance à ce phénomène est possible, mais il faut le vouloir. Michele Santoro, journaliste licencié en raison de son indépendance éditoriale et réintégré à Rai Due par décision de justice, anime une émission hebdomadaire « Anno Zero » qui bat des records d’audimat malgré le fait que la rédaction ait suspendu les contrats des journalistes qui collaborent à l’émission. La France qui imite l’Italie, il y a de quoi s’inquiéter !


L’Espagne, pas mieux !
La presse espagnole n’est pas tellement mieux lotie. Sous prétexte de vouloir garantir les recettes de la télévision publique, le gouvernement Zapatero a engagé un processus pour supprimer toute publicité à la télévision publique espagnole, en copiant ce qui a été fait en France. Pour les journalistes espagnols, faire son travail dans leur pays, c’est risquer leur vie. Que ce soit au pays basque à cause du terrorisme ou dans toute l’Espagne pour ceux qui défendent le droit à l’avortement.


Invité surprise, la Slovaquie.
On croyait les nouveaux entrants dans l’Union européenne plus vertueux. La Slovaquie donne l’exact contraire puisque le gouvernement a récemment fait voté une loi qui introduit la notion de « droit de réponse automatique » ce qui constitue un dangereux précédant puisque tout le monde pourra toujours contester et affirmer le contraire de qu’annoncent les journaux même si cela est avéré. Cette loi accroit aussi de façon considérable le contrôle du ministre de la Culture sur les publications.


Conclusion.
La liberté de la presse est essentielle à nos sociétés démocratiques. Pourtant, elle est très fragile et subit de forts reculs en Europe qui pourtant dispose du plus large éventail de mesures pour la protéger. L’Union Européenne et le Conseil de l’Europe malgré leur volonté de protéger le plus possible les libertés fondamentales restent encore largement soumis à la bonne volonté des États qui n’hésitent pas pour certains comme la France ou l’Italie à prendre des mesures contraires à la garantie de la liberté de la presse. Reste que pour défendre ces libertés, il faut que les journalistes et les citoyens se mobilisent.

A quand une grande manifestation populaire pour la liberté de la presse ?

2 commentaires:

Thierry P. a dit…

Bon billet qui rappelle l'importance de la presse pour toutes les démocraties.
Je n'y apporterais qu'une petite précision quand tu écris :
"cette « proposition » présidentielle ne pourra être rejeté que par 60% des députés. Autant dire que ça n’arrivera jamais."
=> Il ne s'agit pas en effet des députés qui ont à se prononcer sur les nominations. L'article 13 de la Constitution (rédaction issue de la révision de 2008) dispose que les avis parlementaires pour rejeter une nomination (3/5ème) sont ceux exprimés par les membres des Commissions (AN + Sénat), le décompte est fait sur l'ensemble des membres des deux Commissions et non au sein de chaque Commission parlementaire.

Orange pressé a dit…

Merci pour cette précision. Je vais apporter un correctif.