vendredi 8 janvier 2010

L’Europe militaire peine au décollage.

L’Europe militaire plus communément appelée Europe de la défense peine à prendre son envol. Malgré la nécessité d’avoir ses propres industries militaires pour garantir son indépendance stratégique et sa sécurité, et en dépit d’une capacité technologique de premier plan, l’Europe peine. Depuis quelques temps, deux exemples en sont une parfaite illustration : le Rafale et l’A400 M.


Le Rafale en coup de vent.
La nouvelle avait été annoncée par Nicolas Sarkozy alors en visite à Brasilia. Selon lui, le Brésil achèterait 36 Rafale permettant ainsi à l’avion de Dassault Aviation de s’exporter pour la 1ière fois hors de l’hexagone. En échange, un transfert de technologies total, une fabrication au Brésil de 30 appareils sur les 36 et une ristourne de près de 40% ont été consentis pour rester dans le coup. Mais pourtant, rien n’y fait. L’armée brésilienne choquée sur le coup de l’annonce, avait incité le gouvernement brésilien à déclarer que le processus de sélection n’était pas clos et que le choix serait annoncé aux termes d’un processus de sélection.

C’est ce rapport qui a été publié mardi dernier, le 05 Janvier 2010 par le quotidien de Sao Paulo : Folha. Selon le quotidien brésilien, le rapport remis au ministre de la défense Nelson Jobim conclut que l’offre la plus avantageuse est la proposition suédoise. Bien qu’en encore au stade de projet, le Gripen de Saab serait en effet moins cher avec un total de 2,8 Mds €, des coûts de maintenance inférieurs et une heure de vol 4 fois moins chère que celle du Rafale. Les transferts de technologies seraient un peu plus importants mais pas autant que le rapport le laisse penser. En réalité, c’est la possibilité d’être partie prenante du projet dès la conception qui intéresse surtout les militaires brésiliens.

Du côté du gouvernement français, on présente cela comme des « rumeurs » et le ministère de la défense rappelle que le Rafale fait partie d’un partenariat industriel plus global entre le Brésil et la France comprenant la livraison de sous-marins à propulsion nucléaire et de missiles. Si en définitive, c’est le président Lula qui tranchera la situation, l’armée brésilienne montre son mécontentement. Le Rafale n’est donc pas hors-course, mais la situation se complique. A cela aussi, s’ajoute les élections présidentielles brésiliennes en fin d’année auxquelles le président Lula ne se présentera pas. L’armée brésilienne compte bien peser dans ces choix stratégiques pour le pays.

Le Rafale peine donc toujours autant à s’exporter.



L’Airbus A400 M, une facture salée.
Décembre 2009 a été l’occasion du 1er vol de l’avion que toutes les armées européennes attendent avec impatience : l’A400 M. Le programme, qui devait à l’origine être fini en 7 ans contre une durée moyenne 10 ans en temps normal, a subi 2 années de retard. En effet, les armées européennes voulaient chacune un avion sur mesure et ont poussé à intégrer toutes les dernières nouveautés technologiques dans cette avion de transport. La réalisation des moteurs a aussi connu du retard. Airbus a fait le choix d’une motorisation à hélice assurée par des turbines pour mieux répondre aux impératifs « tout-terrain » demandé à un avion de transport militaire. Problème, il n’existait aucune turbine assez puissante et il a donc fallu concevoir entièrement des turbines de forte puissance d’où une autre cause un retard. La dernière cause de retard est issue des difficultés qu’ont eu les pays européens à se mettre d’accord sur les sites de production, chaque pays désirant un retour industriel des sommes colossales dépensées par les armées nationales.

Résultat : des retards conséquents dans le processus de production et un surcoût total de près de 8 milliards € que personne ne veut payer. Airbus estime que les retards ne sont pas de son fait mais sont la conséquence des demandes sans cesse changeantes de la part des États partenaires du projet mais a tout de même provisionné plus de 2,4 milliards € en plus des 1,2 milliards de pénalité qu’elle doit en principe verser. Les États clients estiment de leur côté que les retards sont dus au manque d’organisation d’Airbus et de l’insuffisance des moyens mis en œuvre par la firme aéronautique pour parvenir à remplir ses obligations dans les temps.

Le fait est que chaque partie a raison. Airbus n’avait pas les capacités pour mener le projet A400 M dans les temps. Préoccupée par la nécessité de rattraper les retards de production de l’A380, ses usines monopolisées pour tenir la cadence de production d’A320 que l’on continue à lui acheter en quantité et par le développement de l’A350 XWB (concurrent du Boeing 787 Dreamliner), la firme européenne utilisait presque en totalité ses capacités de développement et production. Seule possibilité alors pour répondre à la mise en chantier de l’A400 M, les usines de Casa en Espagne. Ces usines, pas du tout adaptées pour mener un tel projet que ce soit en termes d’employés ou de moyens et locaux de production, ont dû résoudre cet aspect pour être en ordre de marche ce qui a nécessité un certain.

Les États de leur côté ne sont jamais parvenus à accorder leurs violons et voulaient chacun un avion différent ne tirant aucune leçon de l’épisode Eurofighter qui a aboutit au développement parallèle du Rafale, la France souhaitant un avion multi-rôle capable d’apponter sur un porte-avions, dont les autres pays partenaires n’avaient que faire, étant dépourvu de ce type de bâtiment de marine. Reste donc à régler la question du surcoût dont personne ne veut entendre parler.

Dernier épisode en date, l’entourage du président d’Airbus, Thomas Enders aurait laissé entendre que si les États ne prenaient pas leur part dans la facture supplémentaire, il annulerait le programme ce que bien sur les États clients ne sont pas prêts à accepter. En mettant ainsi la pression sur les États, le président d’Airbus joue le bras de fer. S’il est en effet peu probable que le programme soit annulé étant donné son état d’avancement (il reste que quelques essais à réaliser avant la mise en production), le président d’Airbus met clairement dans la balance les dizaines de milliers d’emplois que créerait le programme. En période de crise économique, on voit mal les pays européens se passer d’une telle manne industrielle.


Reste à payer mais qui alors ?
En réalité, ce qui se joue dans le bras de fer actuel entre les pays clients et Airbus, c’est l’étendue de la participation de chacun. Il semble d’or et déjà acquis que les États pourront s’asseoir sur les pénalités de retard (1,2 milliard d’euros) et qu’Airbus paiera au moins les 2,4 milliards € déjà provisionnés dans ses comptes. Mais pour le reste, rien n’est décidé. Les États ont déjà promis de participer pour un gros tiers ce qui représente autour de 3 milliards €. Insuffisant pour Airbus qui on l’a vu, menace de tout stopper. Il semble donc plus vraisemblable que le partage se fasse à moitié chacun même si Airbus fait le forcing pour que la part prise en charge par les États clients soit maximale.



Conclusion.
L’Europe de la défense est un besoin identifiée par les pays européens de longue date. Déjà dans les années 1950, les 6 membres de la CECA avait envisagé à l’initiative de la France, de créer la CED (Communauté européenne de défense) pour créer une solution militaire intégrée indépendante. Mais voilà, la France à l’initiative du projet l’avait refusé par un vote à l’Assemblée nationale. Depuis, c’est la politique des petits pas à l’ombre du parapluie américain que constitue l’OTAN.

Cependant, l’Europe n’a jamais renoncé à prendre son indépendance sur le plan militaire. Depuis le traité d’Amsterdam en 1997, la défense est même le domaine où la construction européenne a le plus avancé. Création d’une école commune de formation des officiers pour développer une culture militaire européenne, développement des partenariats… Autant de projets qui sont réalisés ou en cours de réalisation. Et c’est loin d’être fini, nombreux sont en effet les États-membres à vouloir une plus grande intégration de l’outil militaire au niveau communautaire. Les pays de l’est sont les plus demandeurs dans ce domaine. La peur du voisin russe est toujours présente et même si l’adhésion à l’OTAN offre une certaine garantie, ces pays préfèreraient avoir leur destin entre leurs mains, quitte pour cela à partager les responsabilités au niveau de l’Union européenne. Pour les États-membres d’Europe de l’Ouest, c’est surtout l’occasion de rationaliser un outil militaire qui coute de plus en plus cher voir pour certains pays comme l’Espagne ou l’Allemagne de parvenir à obtenir des outils qu’ils n’ont pas encore en leur possession comme des satellites militaires et des porte-avions dont disposent uniquement le Royaume-Uni et la France.

De tous ces intérêts communs devraient émerger une politique commune en matière de défense. Mais, malgré les avantages évidents que retireraient les pays membres d’une défense commune, les nationalismes sont encore très forts. Une seule question se pose dès lors .
L'armée fédérale européenne, c’est pour quand ?

2 commentaires:

Marie a dit…

Une petite précision en passant : le Gripen, c'est un projet qui vole !!!! Vidéos disponibles sur le site dédié à ce superbe avion !

Notre ministre, M. Morin n'a peut-être pas assez de collaborateurs !

Orange pressé a dit…

@Marie : Je ne dis pas le contraire. Cependant, il est ici question du Gripen NG présenté en Avril 2008 dont les spécifications sont en cours de modification ce qui intéresse plus particulièrement l'armée brésilienne.