samedi 16 janvier 2010

Virés puis réembauchés à moitié prix.

Schleker. Le travail à deux vitesses.

La situation du marché allemand du travail était connue pour être difficile avec les réformes mises en place par le gouvernement de Gerhard Schröder, notamment la loi Hartz IV, elle scandalise maintenant toute l'Allemagne, de la Chancellerie aux personnes les plus modestes. Même la très libérale OCDE est indignée et a récemment gratifié l'Allemagne d'une série de critiques toutes plus gratinées les unes que les autres dans un rapport concernant la dégradation du marché du travail outre-Rhin au point de parler par l'intermédiaire de son porte-parole en Allemagne de « marché du travail à deux vitesses ».



Schleker, la goutte de trop.
Le symbole de cette situation dégradée, c’est l’entreprise Schleker ou plutôt sa manière un peu spéciale de gérer ses ressources humaines. Nombre d’entre vous ne connaissent probablement cette enseigne pourtant implantée en France. Schleker, c’est en quelque sorte, le Mr. Bricolage allemand, ou l’équivalent de l’enseigne La Cave à savoir une chaine de drogueries. L’entreprise se vante d’ailleurs d’être l’entreprise leader en Allemagne sur le secteur avec plus de 10 000 magasins.

Le hic donc est sa politique de l’emploi dénoncé par le syndicat Ver.di. Selon ce dernier, l’entreprise aurait licencié des milliers d’employés pour les réembaucher ensuite par l’intermédiaire d’une entreprise d’intérim, Meniar. Grâce à cette petite manœuvre, l’entreprise a ainsi fait passer plusieurs milliers de ses salariés d’un statut normal où il était payé 12€/h à un statut bien plus précaire mais où les mêmes personnes n’étaient plus payées que 6,80€/h soit une diminution de rémunération horaire d’environ 43% !!!

Et comme si cela ne suffisait pas, l’entreprise profite aussi des conditions plus souples conférées par le statut d’intérimaire sur le plan des licenciements.

Une question se pose donc : mais comment cela est-il possible ?



Une situation indécente mais pas illégale.
Si la révélation de telles pratiques a bien évidemment choqué l’opinion publique de nos voisins d’outre-Rhin, il semblerait que ces pratiques ne soient pas illégales. En effet, l’entreprise n’aurait profité que du contexte juridique particulier en vigueur en Allemagne. Bien que la ministre du Travail CDU, Ursula von der Layen ait annoncé que ses services allaient « examiner attentivement cette situation pour déterminer s’il y a violation de la loi ou s’il existe sur ce point un vide juridique », cela ne poserait pas de réels problèmes de légalité. La confédération syndicale allemande DGB soulignant en réalité que de telles pratiques sont monnaies courantes et tendent à se généraliser à tous les secteurs. L’agence fédérale pour l’emploi (équivalent de Pôle emploi (ex-ANPE) en France) n’y voyant a priori rien à y redire.



Un vide juridique.
En réalité, si cela est possible c’est parce que les entreprises profitent d’une part d’un vide juridique et d’autre part, la législation allemande sur le travail ne prévoit pas un salaire minimum général comme en France avec le SMIC. En Allemagne, ce sont les entreprises qui négocient avec les syndicats des accords salariaux ensuite appliqués secteur par secteur. En l'espèce, c’est exactement ce qu’il s’est passé dans l’intérim où les syndicats chrétiens moins puissants que dans d’autres champs économiques ont signé des accords salariaux particulièrement défavorables aux salariés. Le contexte, il y a quelques années, était alors aux concessions syndicales lorsque le nombre de chômeurs en Allemagne dépassait les 5 millions de personnes.

Ensuite, les entreprises peuvent mettre en place un tel système parce qu’elles utilisent les possibilités offertes par la loi Hartz IV qui permet de proposer des offres d’emploi à des tarifs extrêmement faibles pour inciter les chômeurs à rechercher du travail. Cette loi très décrié dès son adoption est toujours mal acceptée. Et les situations scandaleuses qu’elle rend possible redonne de la vigueur aux discussions en cours sur le niveau des indemnités chômage et l’efficacité du dispositif qu’elle met en place (travails à 1€ ou 2€/h contre versement des indemnités chômage).

Toutefois, les conséquences de ce scandale sont telles que même les libéraux du FDP demande une règlementation plus sévère.



Angela Merkel sur le fil du rasoir.
Après une année record en matière de déficit budgétaire (mais bien loin encore des niveaux français ou britanniques par exemple), l’Allemagne évolue avec une marge de manœuvre plus qu’étroite. Devant arbitrer entre les baisses d’impôts promises par les libéraux du FDP et qui les ont propulsés à un niveau jamais atteint pour ce parti, la nécessité de maintenir un niveau élevé de dépenses et la question des indemnités chômage qui ressurgit alors que l’on croyait le problème réglé, Angela Merkel évolue sur le fil du rasoir. Quoique soit sa décision, celle-ci sera sous le feu des critiques. De ses alliés libéraux si la décision instaure un salaire minimum général. De la population et des syndicats si d’autres scandales comme celui-ci se font jour et qu’elle ne fait rien ou pas assez.

La difficulté de sortir de cette situation est proportionnelle à l’émoi suscité par l’immoralité du procédé employé par l’entreprise Schleker.

1 commentaire:

l'hérétique a dit…

Article passionnant. Merci de l'avoir rédigé.