vendredi 7 décembre 2012

La bourse ou la porte.



Il y a un an, lors d’un séminaire à Bruxelles, convié à une rencontre avec le député européen Andrew Duff[1], fédéraliste et membre fondateur de l’intergroupe Spinelli[2],je lui demandais comment il voyait l’avenir de son pays dans l’Union lui indiquant qu’un hebdomadaire économique français venait de titrer « In or out »[3] à propos du Royaume-Uni. Il me répondit de façon très pessimiste qu’il pensait qu’à moyen terme, son pays sortirait probablement de l’Union Européenne. Un an plus tard, nous y sommes. Jamais le Royaume-Uni n’a été aussi près de sortir de l’Europe.


Le quotidien britannique « The Independant » indiquant même que 54% des britanniques[4] voteraient pour une sortie de l’Union à condition que le Royaume-Uni garde des relations étroites avec l’Europe, tandis que l’hebdomadaire libéral « TheEconomist » fait sa une sur les conséquences d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.


      Voilà une semaine que le Conseil de l’Union Européenne discute du budget européen pour la période 2014-2020, l’objectif de ces discussions étant d’en définir les priorités dans une Europe en crise et alors que les États européens ont pour la plupart mis en place des politiques d’austérité. Au-delà de la quasi-disparition de la Commission européenne relevée par le journaliste Jean Quatremer[5], les États-membres cherchent à diminuer le budget communautaire invoquant l’austérité qui frappe leurs budgets respectifs en dépit de l’opposition du Parlement européen et de la Commission européenne. Il faut en effet rappeler qu’en grande partie, le budget européen est alimenté par des contributions directes des États-membres.

Si, officiellement, le Royaume-Uni n’est pas isolé puisque la Suède et les Pays-Bas demandent aussi une baisse plus forte du budget européen, un duel France-Royaume-Uni se dessine. Lors du sommet d’octobre 2011, David Cameron avait déjà tenté de la jouer en solitaire. Nicolas Sarkozy l’avait alors sèchement renvoyé dans les cordes exprimant ainsi une exaspération jusque là contenue. 






France-Royaume-Uni, si proches…

Si la France et le Royaume-Uni sont officiellement de grands amis depuis le rapprochement entre Napoléon III et la Reine Victoria et plus encore depuis la signature de l’Entente cordiale en 1904. Dans les institutions communautaires, elles ont toujours eu des points de vue éloignés sur la plupart des sujets. Déjà, dans les années 1960, le général de Gaulle avait refusé à deux reprises (1963 et 1967-1968) l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Il a toutefois fallu attendre le décès du général et la tenue d’un referendum en France[6] sur le sujet pour que les britanniques se voient ouvrir la porte du cénacle européen. Une adhésion vite regrettée lorsque, de guerre lasse, François Mitterrand concéda à Margareth Thatcher le fameux « chèque britannique ». L’épisode est depuis dans les livres d’histoire français au travers de la fameuse caricature de Plantu[7].

En effet, depuis son adhésion il y a presque 40 ans, le Royaume-Uni n’a jamais voulu choisir entre l’Europe et son indépendance. Tantôt un pied dedans, un pied dehors, le Royaume-Uni a toujours opté pour l’Europe contraint et forcé. Même son adhésion s’est faite en trainant des pieds, le gouvernement britannique ayant tenté de torpiller la CEE avec l’AELE. Il se résolut néanmoins à la rejoindre devant son succès. Intégrant le Système Monétaire Européen en 1990, il en fut éjecté en septembre 1992 sous l’effet de la vague spéculative menée par George Soros. Plus récemment, si Gordon Brown fut l’un des artisans de la sortie de crise financière de 2008, son successeur a, au contraire, défendu bec et ongles, la City. Et tandis que l’Europe a lentement pris conscience de la nécessité d’aller vers une réelle fédéralisation, le Royaume-Uni n’a cessé de vouloir empêcher cet approfondissement politique. Derrière cette attitude, il faut comprendre que le Royaume-Uni n’a jamais fait le deuil de sa puissance politique perdue.

La France et le Royaume-Uni sont deux pays fort intéressants à comparer. Successivement première puissance économique et politique mondiale (XVIIe-XVIIIe s.) pour la première, (XVIIIe-XIXe s.) pour le second ; ces deux pays furent aussi à la tête des deux plus grands empires coloniaux ayant existé contrôlant à leur apogée une bonne moitié du monde. Leur conception colonisatrice différente a eu pour conséquence une décolonisation fort différente. A la conception civilisatrice française, les britanniques ont eu une vision plus centrée sur le commerce. Et tandis que la France s’est lancée dans plusieurs guerres d’indépendance (Indochine, Algérie entre autres), le Royaume-Uni est « parti pour mieux revenir » maintenant son influence au travers du Commonwealth. Cette décolonisation et surtout l’affaire de Suez ont fait comprendre aux français que leur pays n’était plus qu’une puissance moyenne et que, désormais, il était indispensable de trouver un autre relais pour conserver une influence politique dans la gestion du monde.

La France a vite compris que l’idée européenne pouvait être ce moyen tandis que le Royaume-Uni malgré les faits a continué de croire qu’il était un grand pays. Si le Royaume-Uni dispose d’un siège au Conseil de sécurité, de l’arme atomique (mais celle-ci est à deux clés, et l’accord de l’oncle Sam est requis pour son usage tandis que la bombe française est à une clé),  il reste une puissance moyenne.


Les pères fondateurs de l’Europe n’étaient certes pas seulement français mais Monnet et Schumann, ont habilement su tirer partie de l’intérêt que pouvait représenter l’Europe pour la puissance française afin de mieux la faire accepter. En France, il y a toujours cette idée que l’Europe est le moyen pour la France de compter encore sur le plan diplomatique. Disposant du deuxième réseau diplomatique mondial, derrière les Etats-Unis d’Amérique, la France a, malgré les aléas, su tirer parti de cet atout et faire les choix qui s’imposaient pour que l’Europe avance. Tout le contraire du Royaume-Uni en somme qui n’a vu en l’Europe, un « marché ».


Vision politique d’un côté, vision strictement économique de l’autre. Deux différences fondamentales qui se retrouvent actuellement dans les positions françaises et britanniques.



Quelle place pour Londres ?

Actuellement, pour Angela Merkel, il faut faire quelques concessions afin de maintenir du Royaume-Uni dans la barque européenne et obtenir son accord pour l’indispensable révision des traités à venir. Pour Paris, les choses sont moins claires, François Hollande devant défendre la PAC afin d’éviter les traditionnels manifestations agricoles mais ne pouvant réduire drastiquement les crédits de cohésion sans compromettre l’élargissement au Sud et à l’Est des alliés potentiels de la France lors des négociations bruxelloises.

Au-delà des discussions budgétaires, la place du Royaume-Uni se pose. Outre-manche, un referendum sur la sortie de l’Union a cessé d’être une vague idée pour devenir une hypothèse crédible si ce n’est certaine. Mais les britanniques ne sont pas prêts à quitter le navire européen à n’importe quel prix. Sortir des dispositifs d’intégration, réduire sa quote-part au budget commun, d’accord ; mais pas question de sortir du marché unique et de revenir sur les multiples avantages tirés de l’adhésion à l’Union.

Traduction : le Royaume-Uni veut le beurre et l’argent du beurre.


Il ne veut garder de l’Europe que ce qui l’arrange. Garder les avantages et obtenir un statut intermédiaire entre le statut suisse et le statut norvégien mais en aucun payer plus au titre de la solidarité. Un mélange de proximité et d’indépendance. Mais, toujours sans jamais trancher : « un pied dedans, un pied dehors ».
Les chefs d’État et de gouvernement européens ont pourtant les moyens de forcer Londres à choisir l’Europe et à acter pour de bons qu’elle n’est plus une grande puissance.



Nous devons clairement indiquer à nos amis britanniques qu’ils ont en effet la possibilité de quitter l’Europe mais que si départ il y a, ils devront en assumer clairement les conséquences : à savoir, un effondrement économique, la perte de marchés pour leurs entreprises, la perte de droits pour leurs citoyens, la fin de la libre-circulation en Europe et du libre-accès aux marchés du travail, la fin des dispositifs d’aide européen, la fin du soutien de la PAC à l’agriculture britannique…


Bref, ainsi que le résumait l’hebdomadaire britannique « The Observer »[8] : quitter l’Europe, c’est abandonner notre souveraineté. Quitter l’Europe, « c’est un désastre à tous les niveaux ». Quitter l’Europe, c’est laisser les entreprises britanniques à la merci du rachat par les multinationales du monde entier et en premier lieu de la Chine et des autres pays émergents.


Aussi, au lieu de faire des courbettes à nos amis britanniques en tentant par tous les moyens de les retenir en multipliant les concessions toujours plus importantes notamment sur le « chèque britannique », nous devons nous, Européens, mettre nos amis devant leur responsabilité et leur laisser clairement le choix entre la solidarité européenne synonyme d’accroissement du budget européen ou la sortie de l’UE et toutes les conséquences que cela comporte.


En 1992, la livre n’avait pas bien tenu longtemps. Depuis le monde a changé, et il y a fort à parier que le Royaume-Uni sombrerait rapidement.


Amis britanniques, nous vous laissons donc clairement le choix : vous devez accepter l’augmentation du budget européen sans conditions ou sortir de l’Europe si vous refusez de payer. Mais ne venez pas pleurer sur votre sort ensuite lorsque les conséquences sur votre pays se feront sentir, nous vous refusons la solidarité que vous nous refusez maintenant.


Notre relative sympathie à l’égard de votre « spécificité » a cédé la place à l’exaspération devant vos refus systématiques de collaboration et des bâtons que vous cessez de nous mettre dans les roues pour empêcher toute avancée fédéraliste. Même en dehors de l’euro, vous souhaitez nous imposer votre vision de la monnaie. Ceci n’est plus admissible.


Aussi, le Royaume-Uni a-t-il le choix : « La bourse ou la porte ! ».


[1] Eurodéputé britannique, Liberal democrat, parti membre du groupe Alliance des Libéraux et des Démocrates    Européens présidé par l’eurodéputé belge et ancien Premier ministre, Guy Verhofstadt.

[2] Intergroupe rassemblant des eurodéputés militant pour une Europe fédérale.




[6] Portant sur l’adhésion du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark, le « oui » l’emporta à 68% avec une  abstention élevée de 40%.  


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