jeudi 6 août 2009

« La crise nous a changé »

Ces propos, venant de la part d’un banquier ; Baudouin Prot, directeur général de BNP-Paribas en l’occurrence, on aimerait y croire ; mais non décidément non, impossible d’avaler la pilule. Il faut dire que cela sonne particulièrement faux tandis que le quotidien Libération vient d’annoncer que la 1ière banque française avait provisionné environ 1 milliard d’euros pour verser des bonus à la fin de l’année. En clair, la banque, qui a réalisé 3,1 milliards d’euros de bénéfice sur le 1er semestre 2009, a mis de côté environ 1 milliard d’euros pour verser des bonus aux salariés de sa filiale de marché. L’enveloppe doit se répartir entre les 17 000 salariés de la dite filiale, ce qui représente à peu près 59 000 € par personne sachant bien sur que ce n’est qu’une moyenne. Les plus chanceux obtiendront plusieurs millions d’euros et la plupart beaucoup moins.


La crise, quelle crise ?
On avait dit de la crise financière de 2007-2008 qu’elle était la pire depuis le jeudi noir de 1929 et la Grande dépression qui l’a suivi. Les États avaient alors massivement mis la main la poche pour renflouer un secteur vital pour l’économie et éviter l’effondrement. La BNP qui à l’époque s’estimait protégée et assez solide s’était pourtant littéralement jeté sur les milliards prêtés par l’État français et avait alors emprunté près de 5,1 milliards d’euros dont on attend toujours le remboursement. Interrogé sur le sujet par le quotidien économique « La Tribune », Baudouin Prot a déclaré « Nous allons attendre la fin de l’année pour faire le point […]. En fonction de cela, nous déciderons éventuellement d’une première étape en 2010 fondée sur notre capacité bénéficiaire ». Toute personne douée de raison se pose donc la question suivante : comment se fait-il qu’une banque à laquelle l’État a prêté plusieurs milliards d’euros pense d’abord à verser des bonus à ses traders au lieu de rembourser l’État ? La réponse est simple. Le gouvernement français n’a imposé aucune condition quant au remboursement des fonds prêtés par l’État aux banques. Mieux, le président de la République s’est opposé à toute contrainte envers les banques. L’État français a donc sa part de responsabilité.


Une collusion nuisible entre État et monde de l’argent.
La rencontre du Fouquet’s en annonçant le règne de l’argent, puis les premiers mois de présidence de Nicolas Sarkozy l’ont confirmé, les liens entre milieux d’affaires et la sphère du pouvoir politique n’ont jamais été aussi resserrés, pour le pire et pour le pire. En refusant d’imposer ne serait-ce qu’un minimum de conditions, l’État français aurait pu tenter de corriger les pratiques dans le milieu bancaire. Au lieu de cela, le président qui entendait « réformer le capitalisme » n’a pas imposé la moindre condition à l’octroi de l’aide de l’État aux banques. La France contrairement au Royaume-Uni n’a pas pris de participation dans le capital des banques ce qui lui aurait permis d’avoir des administrateurs et donc d’influer sur les politiques de rémunération des banquiers. Elle n’a pas non plus contrairement à ce qu’a fait l’administration Obama imposé de plafond annuel de rémunération aux dirigeants d’entreprises ayant bénéficié de l’État.

Conséquence : alors que les patrons de banque aux États-Unis se voyaient éjectés ou pour les plus chanceux voyaient leur salaire limité à $500 000/an ; les patrons de banque française continuaient à s’attribuer des plans de stock-options dont l’indécence a provoqué un tollé dans l’opinion pour les forcer à les abandonner. Les banques britanniques qui ont été nationalisés par l’État au prix d’une explosion de l’endettement public ont vu leur direction changé mais aussi leur politique de rémunération complètement revues et les salaires de leurs dirigeants limités de façon drastique. La Lloyd’s n’est d’ailleurs toujours pas sortie du rouge à ce jour, même si ses pertes ont tendance à se résorber. Si en France, on se contente pour le moment de paroles, ailleurs on tente d’agir, car aux États-Unis, les intentions affichées par l’administration ont fait long feu.


Qu’est-ce qui ne va pas avec les bonus colossaux des banquiers ?
Après ce qui est mentionné plus haut, on pourrait croire que l’herbe est plus verte chez nos voisins d’outre-Manche ou d’outre Atlantique. On aurait pourtant tort car si la situation est un peu meilleure ailleurs, elle est pour autant loin d’être merveilleuse. Le quotidien britannique The Independant, dans son édition du 04 Août titrait « So what’s wrong with big bonuses going to bankers ? » et précisait dans le sous-titre qui l’accompagnait que le président de la banque Barclay’s, largement aidée par le gouvernement britannique, continuait à percevoir une rémunération annuelle de £50 millions (soit environ 58,67 millions d’euros équivalent à 3654 années de SMIC ou plus de 3 000 ans de salaire moyen) et s’offusquait que l’on dise que les dirigeants soient surpayés. On apprenait ensuite que les banques Barclay’s et HSBC avaient l’intention de verser entre £100 000 et £200 000 (soit entre 117 000 et 234 000€) de bonus aux employés de leurs filiales de marché.

Aux États-Unis, les banques Goldman Sachs et Bank of America se sont dépêchés de rembourser les sommes empruntées auprès de l’État fédéral pour ne plus avoir à limiter les rémunérations de leurs dirigeants à $500 000/an, quitte à faire des augmentations de capital ou à s’endetter pour rembourser au plus vite et distribuer des bonus. Bonus, dont on a appris chez Goldman Sachs représentent autour de 20 milliards de dollars, ce qui fait passer les sommes provisionnées par BNP-Paribas pour une friandise. Au total, les banques américaines ont distribué près de 32 milliards de dollars de bonus à leurs traders pour l’année comptable qui vient de se terminer. Oui, vous avez bien lu, les banques américaines qui ont frôlé la faillite l’an dernier après la faillite de Lehman Brothers, qui se sont vus prêtés des centaines de milliards de dollars ; ces mêmes banques qui, par leurs pratiques spéculatives extrêmement risquées, ont précipité l’économie mondiale dans la crise, faisant ainsi des centaines de millions de chômeurs ; ces banques ont distribués 32 milliards de dollars en bonus aux responsables de l’effondrement du système financier puis de la crise économique mondiale. Un chiffre qui par son énormité ne veut plus dire grand-chose mais dont on peut rapprocher le montant au budget consacré par la France pour la défense.


En revenir au métier de banquier.
Il semble que les responsables de la crise, ceux qui ont été les premiers à appeler à la rescousse les contribuables n’aient pas encore compris qu’ils devaient changer leurs pratiques. Pourtant, il va bien falloir que cela change si on ne souhaite pas vivre une autre crise de plus grande ampleur cette fois. Il faut savoir que si les banques peuvent actuellement afficher des bénéfices d’une telle dimension, c’est grâce au soutien apportés par les États qui leur ont prêtés de l’argent mais surtout car cet argent leur a servi indirectement à spéculer. Et sur quoi ont-ils spéculé ? Eh bien, sur un secteur qui a connu un développement sans précédent depuis quelques mois. Ce marché, c’est le marché des emprunts d’États.

Ainsi, après s’être refait une santé grâce aux fonds prêtés par les États et aux taux directeurs particulièrement accommodants pratiqués par les banques centrales, les banques et leurs traders ont spéculés sur les emprunts d’États grâce auxquels ils ont en partie été sauvés mais qui doivent aussi servir à relancer l’économie qui a été mise par terre suite à des pratiques fondées sur des prises de risques inconsidérées. Le mode de rémunération des traders n’ayant pas changé d’un iota, tout recommence comme avant et les banques ont beau jeu de dire qu’elles respectent complètement les recommandations du G20 de Londres. Recommandations très larges et sans aucune force contraignante.

Pendant ce temps, tandis que l’économie dite réelle montre qu’elle a besoin de crédit, les banques refusent de prêter, préférant se concentrer sur les activités de marché. Le médiateur du crédit mis en place à la fin de l’année dernière parvient à débloquer 70 à 75% des demandes de crédits, mais peu d’entreprises le sollicitent. Ce taux important montre cependant que les banques peuvent parfaitement prêter sans risquer la faillite. Car, ces messieurs ont tendance à l’oublier mais la fonction principale d’une banque est de gagner de l’argent en prêtant de l’argent à ses clients qu’ils soient particuliers ou entreprises et pas de jouer à la roulette russe en spéculant sur des produits très risqués l’argent déposé par ces clients à qui elles refusent des crédits.


Il est donc grand temps de ramener sur Terre, ces banques qui redécouvrent le goût du risque et croient que le ciel est leur seule limite.

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