samedi 26 septembre 2009

Crise du lait : les raisins de la colère.

Depuis un peu plus d’une semaine, les actions de producteurs de lait ont pris une ampleur inédite. Au total, en 8 jours, c’est l’équivalent de la production quotidienne de lait de la Belgique qui a été déversée par des agriculteurs en colère en Europe. Pour certains et notamment les associations d’aide aux plus défavorisés, c’est du gâchis. Pour les producteurs, c’est un déchirement mais surtout un cri de douleur adressé aux pouvoirs publics qu’ils soient nationaux ou européens. Que ce soit à Ciney en Wallonie (Belgique) où entre 4 et 5 millions de litres ont été déversés sur un champ ou au pied du Mont-Saint-Michel où presque 3 millions de litres ont été déversés, la colère et les demandes des producteurs de lait sont identiques : il faut maintenir la régulation sur le lait et plus généralement sur les denrées agricoles.


Bis repetita.
Tandis que le sommet de Pittsburgh vient de se terminer sur un satisfecit. Tandis que partout, on nous annonce la reprise. Chez les producteurs de lait et plus généralement chez les agriculteurs, on s’enfonce dans la crise, signe que finalement, la crise ne serait pas vraiment finie. Tout ceci n’a cependant rien de nouveau.

La crise financière que nous venons de traverser crise de 1929 et la crise économique qui s’en suit actuellement ont été comparé beaucoup à la grande dépression qui a suivi la crise de 1929. Si la crise actuelle se différencie de son aînée par plusieurs aspects, elle présente néanmoins de nombreuses similitudes avec elle.

On a trop tendance à l’oublier mais la crise financière de 1929 a été précédée par une crise agricole de surproduction et d’effondrement du prix des denrées alimentaires en 1928. Après le « Jeudi noir », la crise économique a poussé des millions de personnes au chômage. Chômeurs qui se sont retrouvés à manifester dans les rues dans grandes métropoles. Ainsi, alors que des mères de famille manifestaient pour obtenir du lait pour leurs enfants, elles défilaient sur des rues inondées par le lait déversé par des agriculteurs américains qui ne parvenaient pas à écouler leur production à un juste prix. Ironie de l’histoire, la chose se répèterait presque à l’heure actuelle en Europe.

Cet épisode a été raconté par John Steinbeck dans son célèbre roman : Les raisins de la colère, titre qui fait une référence indirecte à un passage de l’Apocalypse selon Saint Jean.


Les raisons de la colère.
La crise actuelle du lait est du à un effondrement des prix. Mais, rappelez-vous, en 2008, les prix des denrées agricoles crevaient les plafonds en même temps que ceux du pétrole. A l’époque, on parlait de pénurie de lait dont le prix avait alors considérablement augmenté sous la pression de la demande chinoise et de l’effondrement de la production australienne victime de sécheresses jamais vues auparavant. Pour réagir à ces évènements, la Commission européenne et les ministres de l’agriculture de l’Union européenne avait décidé de la disparation des quotas accusés d’empêcher les producteurs européens de produire suffisamment (la Commission ayant mis le sujet sur la table en 2003). Dans le même temps, un régime transitoire d’augmentation des quotas (+ 1 % par an jusque 2015) avait été immédiatement mis en place. A peu près dans le même temps, en Avril 2008, la direction générale de la concurrence avait dénoncé les accords entre producteurs et industriels fixant le prix du lait constituaient « des ententes » illégales portant atteinte à l’intérêt des consommateurs. Pourtant, alors que Mariann Fisher-Boel, commissaire européenne à l’Agriculture défend mordicus la fin des quotas laitiers et plus généralement la dérégulation des marchés de denrées agricoles, les mesures de régulation n’ont jamais été aussi nécessaires que maintenant.

Ironie de l’histoire, les quotas laitiers, instaurés à l’origine en 1984 pour limiter la surproduction, avaient été décriés par les agriculteurs lors de leur instauration. Et la PAC, conçue à l’origine en 1962 pour accroître la productivité des agricultures européennes et assurer des prix raisonnables aux consommateurs est devenue en pratique, un instrument de régulation de la production et doit permettre d’assurer des prix corrects aux producteurs.


Quel est le vrai prix du lait ?
On parle de crise du lait mais quel est le vrai prix du lait ? A vrai dire, on ne le sait pas vraiment ou plutôt si mais pas pour tout. Car quand on parle du prix du lait, on entend aussi les marchés des produits laitiers dans leur ensemble, comme par exemple les fromages, le beurre, les yaourts, etc.

Sur le litre de lait UHT (la brique de lait classique), le prix payé au producteur est de 0,26€, la marge brute industrielle est de 0,32 €, la marge de distribution de 0,09 € auxquelles s’ajoute la TVA d’un montant d’environ 0,04 €. Bien sûr, ces chiffres ne sont qu’une moyenne mais les producteurs dénoncent des prix qui ont chuté depuis la fin des accords avec les industriels permettant de leur assurer un prix stable et juste. Selon les syndicats agricoles, le prix du litre de lait payé au producteur serait inférieur de 0,10 € au coût de production. Dans le langage commercial, on appelle cela du dumping comme Corinne Lepage l’avait souligné lors de la campagne pour les élections européennes au printemps dernier.

Si le litre de lait en brique est un symbole, les prix des produits laitiers sont eux tout aussi transparent que la matière première dont ils sont issus. Pour faire court, sur ces produits dérivés du lait, les industriels se taillent la part du lion avec des marges allant jusqu’à 52,1% tandis qu’il y a 5 ans, les marges étaient à peu près de 30% pour chacun des maillons de la chaîne à savoir les producteurs, les industriels et les distributeurs. La situation a bien changé depuis. Mais quelque soit le prix exact du lait, une question se pose, celle des moyens pour sortir de cette crise et de la régulation.


Le besoin de régulation.
Cela peut paraître évident mais le lait tout comme les denrées alimentaires, ne sont pas des produits comme les autres. Par leur caractère vital et les conditions de leur production fortement dépendante des conditions climatiques, le lait et les denrées alimentaires doivent faire l’objet d’une règlementation. C’est en partant de ce constat qu’a d’ailleurs été élaborée la PAC (politique agricole commune) en 1962, constituant alors la première politique commune d’envergure au niveau européen. Toutefois depuis plus d’une dizaine d’années, on assiste à une renationalisation de cette politique, notamment du fait de l’influence du néolibéralisme. Alors même que la Commission et le Conseil de l’Union européenne font disparaître progressivement les instruments de régulation des marchés agricoles, le besoin de régulation ne s’est jamais fait aussi fort et ce, pour plusieurs raisons.

D’abord, par la nature spécifique du lait.
Ensuite, par la nécessité d’inscrire les productions agricoles dans une perspective de moyen ou long terme. La production de lait ne pouvant s’adapter instantanément aux prix de marchés spot (instantanés), il est nécessaire d’encadrer les prix du lait par des négociations entre producteurs et industriels ce qui a précisément été supprimé par le gouvernement français mais aussi par les autres gouvernements européens.

Conséquence : les agriculteurs ne savent pas à quel prix sera vendu leur production et doivent donc investir sans connaître leurs revenus futurs ni même avoir une quelconque indication à ce sujet.


Ce besoin de régulation doit aussi se traduire par un système de quotas stricts et par le financement de stocks. Avec la décision de supprimer les quotas et de précéder cette suppression par une augmentation progressive des quotas existants, le Conseil et la Commission favorise les usines à lait à savoir les grandes fermes de production intensives au détriment des petits producteurs.

Problème : ce sont précisément les petits producteurs qui par leur travail et leurs troupeaux fournissent un lait de meilleur qualité, réduisent la pression sur les sols et entretiennent le paysage. Or, ces objectifs doivent selon la dernière version de la PAC portant sur la période 2007-2013 avoir une importance croissante au détriment des impératifs productivistes. On s’embarque donc dans le sens opposé aux buts affichés.

Ce faisant, on oublie aussi la question des stocks. Lors de la crise alimentaire de 2008, on s’est aperçu que les stocks de denrées agricoles et plus particulièrement de lait et de produits laitiers en Europe étaient pratiquement inexistants. Problème encore : dans le même temps, le scandale du lait à la mélamine éclatait en Chine tandis que l’on s’apercevait que l’Europe ne parvenait pas à satisfaire sa demande en lait et produits laitiers. La question des stocks s’est donc posée et se pose toujours. Aujourd’hui, la demande a baissé (comme pour tout d’ailleurs) avec la crise économique, les prix ont suivi et la question est passé à la trappe mais le problème demeure. Pour les libéraux, le Royaume-Uni et l’Irlande, la PAC est trop chère et il faut en réduire l’enveloppe. La difficulté réside cependant dans le fait que la mise en place et le maintien d’une politique de stocks nécessite des fonds importants pour immobiliser une partie de la production et donc réguler le marché pour assurer ET un prix stable ET éviter les pénuries.


Ainsi, quoique l’on puisse en penser, la régulation du prix du lait et des denrées alimentaires n’est pas un choix. C’est une nécessité.

2 commentaires:

Thierry P. a dit…

Billet très intéressant.
Pour approfondir la question de la régulation dans ce secteur, je conseille la lecture de la note très détaillée de Nicolas-Jean Breton qui a été publiée récemment sur le site de la Fondation Robert Schuman.
http://www.robert-schuman.org/question_europe.php?num=qe-144

Thierry P. a dit…

Complément d'information
Présentation par la Commission d’une proposition destinée à faciliter la restructuration du secteur du lait
Afin de répondre à la crise du secteur du lait et des produits laitiers, la Commission européenne devrait adopter aujourd’hui, vendredi 9 octobre, une proposition visant à modifier le règlement 1234/2007 portant organisation commune des marchés dans le secteur agricole. Elle devrait permettre de faciliter la restructuration du secteur et permettre à l'avenir à la Commission, d'agir en cas de perturbations du marché du lait. Fin octobre, la Commission prendra la décision de faire passer le plafond des aides nationales que les pays de l'UE pourront accorder aux agriculteurs de 7500 à 15 000 euros. Concernant le rachat de quotas, la Commission propose de donner la possibilité aux États membres d'accorder une indemnité aux producteurs qui s'engagent à abandonner définitivement la totalité ou une partie de leur production laitière et de verser à la réserve nationale leurs quotas individuels ainsi libérés. Par ailleurs, la Commission propose d'étendre le champ d'application de l'article 186 du règlement pour permetttre à celle-ci de prendre des mesures concernant le secteur laitier en cas de perturbations du marché entraînant des baisses ou des hausses importantes des prix sur le marché intérieur.
(Source Europe Midi, lettre d'informations quotidienne du Mouvement Européen)