mardi 2 février 2010

Régionales. Il est un peu tard...

On en parle depuis longtemps mais il semble que les socialistes n’aient vu la lumière que vendredi dernier le 29 janvier 2010 soit 1 mois et 2 semaines avant les régionales. En cause, les propos qu’a prononcés Georges Frêche en réponse à d’autres de Laurent Fabius.


Petit rappel.
Georges Frêche a toujours eu un parlé provocateur qui plait beaucoup aux languedociens moins ailleurs. On se souvient ainsi de ses propos sur les harkis ou encore sur la présence excessive de noirs en équipe de France de football. Suite à ces sorties quelques peu hasardeuses et qualifiés de racistes par nombre d’observateurs, le président de la région Languedoc-Roussillon avait été exclu du Parti socialiste mais restait président de région. Fin 2009, les militants socialistes locaux ont plébiscité la candidature de Georges Frêche pour mener la liste socialiste en Languedoc-Roussillon. Même exclu, l’intéressé est encore une personnalité politique incontournable dans le paysage local. Rue de Solférino, on prend alors acte de la décision des camarades de Languedoc-Roussillon tout en serrant les dents.

Deuxième épisode en Décembre où Laurent Fabius déclare que s’il habitait en Languedoc-Roussillon, il n’était « pas sûr » de voter pour Georges Frêche car « ses idées ne sont pas absolument pas les miennes ». Georges Frêche laisse dire mais en en pensant pas moins. Le président de la région Languedoc-Roussillon n’oublie ces propos d’un « adversaire politique de 30 ans » et affirme donc vendredi dernier (le 29 janvier 2010) que s’il habitait en Haute-Normandie (région où est élu Laurent Fabius), il ne voterait pas pour Laurent Fabius (du classique jusque là donc) par ses propos «voter pour ce mec en Haute-Normandie me poserait un problème, il a une tronche pas catholique ».

Rapidement les médias et Internet s’emballent et mettent ses propos avec les précédents « dérapages » du président de la région Languedoc-Roussillon. La polémique monte et suscite de nombreuses réactions indignées. Beaucoup font le rapprochement entre cette expression et les origines juives de Laurent Fabius et il n’en faut pas plus pour que l’on considère que Georges Frêche est antisémite. Voilà pour les évènements qui expliquent la polémique.



Quelques avis sur le cas Frêche.
Les réactions sur Internet ont été nombreuses. La blogosphère démocrate a d’ailleurs abondamment traité du sujet. Les principaux blogueurs démocrates ont donné leurs avis sur ces dérapages. On pourra citer sans être exhaustif : l’Hérétique, Hervé Torchet ou le très local Crapaud du Marais. Le sujet fut également traité ici-même le 09 décembre 2009 où je prenais clairement position. Une question se pose cependant les propos de Georges Frêche sont-ils réellement racistes, la simple traduction d’un parlé populaire et des provocations l’accompagnant ? En résumé, en un mot comme en cent : y a-t-il vraiment matière à polémique sur le sujet ?



Y a-t-il vraiment matière à polémique ?
Le cas Frêche ainsi qu’il convient de l’appeler suscite, vous avez pu le voir de nombreuses réactions. Si dans l’ensemble, une grande majorité condamne ces propos, en Languedoc-Roussillon, on soutient le président de la région et cela aussi bien du côté militant que du côté des habitants locaux pour qui les provocations font partie du personnage.
Quant à l’intéressé lui-même, il explique que ses propos n’ont rien d’antisémite et qu’il a utilisé une expression populaire : « Avoir une tête pas très catholique » qui signifie ne pas avoir l’air très franc.

Mais ce n’est pas l’avis de Martine Aubry et des membres du bureau exécutif du PS qui ont décidé de présenter une liste anti-Frêche avec sa tête Hélène Mandroux, maire de Montpellier suite à des évènements dont David Cormand, co-listier Europe Ecologie Haute-Normandie, fin connaisseur des moeurs du Languedoc-Roussillon tire une analyse dont Laure Leforestier se fait l’écho. Laurent Fabius après un moment de silence a déclaré sur les ondes radios que les propos de Georges Frêche étaient antisémites. Mais peut-on réellement dire que les propos en question le sont ? On peut en douter.

Ainsi que l’a dit Georges Frêche, lui et Laurent Fabius sont des adversaires politiques de 30 ans au sein du Parti socialiste. Que l’ancien Premier ministre décide d’utiliser des propos tendancieux pour enfoncer un peu plus un adversaire politique est plus que crédible. Et une si belle occasion ne se présentant pas tous les jours, il est tentant d’en profiter. A l’appui de cette thèse, on pourra mentionner le fait que Laurent Fabius a confirmé qu’il ne porterait pas plainte. Plainte qui si elle avait été déposé n’aurait pas forcément abouti. On le voit, la dernière provocation du président de la région Languedoc-Roussillon est l’occasion sur le plan politique de se débarrasser d’une personne encombrante.



Le PS complètement en retard.
Martine Aubry et plus généralement le Parti socialiste qui avaient été plus que lents à réagir sur les précédentes sorties de Georges Frêche à propos des harkis ou de la proportion de noirs en équipe de France, ont été cette fois plus que rapide. A peine les propos avaient-ils été proférés que Martine Aubry les condamnait. Et de déclarer peu de temps après que le PS allait présenter une liste contre le président de région sortant menée par Hélène Mandroux, actuel maire de Montpellier. Liste qui serait la seule à bénéficier de l’investiture PS et de laisser entendre dans la foulée que cette liste pourrait réunir tous les gens de gauche opposé à Georges Frêche et donc les verts qui présente une liste autonome mais se sont dits ouverts à toute proposition respectant les différentes composantes en présence.

Là, petit problème, Martine Aubry compte bel et bien imposer comme tête de liste Hélène Mandroux aux petits bonhommes verts. Ce à quoi Cécile Duflot a réagi de façon vigoureuse mais tout en finesse trouvant la méthode étrange et peu respectueuse des verts qui sont eux depuis un moment dans l’opposition à Georges Frêche. Depuis, il y a tellement d’eau dans le gaz que se profile la chose suivante : les verts présenteront une liste autonome sous le label Europe-Écologie, le PS une liste avec des militants favorables à la direction nationale et la liste de Georges Frêche. Le tout risquant de favoriser le retour de l’UMP à la tête de la région, hypothèse qui ne trouble pas Claude Bartelone, député et président du conseil général de Seine-Saint-Denis. Celui-ci se déclarant prêt à perdre la région pour défendre des principes. Belle leçon d’idéalisme et de courage politique mais qui intervient tard, bien tard, trop tard ! Difficile en effet de comprendre l’attitude du Parti socialiste et de sa direction nationale qui lance une consultation militante qui approuve Georges Frêche, accepte un résultat qu’elle ne souhaitait pas obtenir, s’écrase puis saute sur la première occasion venue pour tenter de flinguer un personnage devenue indésirable et infréquentable.




Une décision personnelle ?
Pour Georges Frêche, la décision de la première secrétaire nationale est une décision personnelle dans le but de la participation de celle-ci aux futures primaires pour désigner le candidat socialiste pour les élections présidentielles de 2012. Que l’on soutienne ou non le président de la région Languedoc-Roussillon, difficile en effet de croire que la direction du Parti socialiste après avoir laissé passé tant de choses puis accepté de soutenir le président sortant de la région, tourne casaque à la première bise sur une brindille. Bien que Martine Aubry n’ait pas encore affiché de quelconques ambitions présidentielles, les sondages favorables dans cette perspective peuvent lui suggérer l’idée si elle ne l’a pas encore.

Cette idée est renforcée par la volonté de la direction nationale du PS de ménager une fédération qui est devenue avec Georges Frêche une des plus importantes pour le parti. Si officiellement, la direction déclare que tous les militants socialistes qui seront présents sur la liste de Georges Frêche seront exclus ; à mots couverts, le PS aura la main particulièrement légère. On imagine mal en effet la direction nationale du PS casser une fédération, ses structures et ses fiefs électoraux constitués depuis plusieurs années juste pour sortir du jeu un homme. Car Georges Frêche n’est pas le dernier des idiots et a verrouillé toute la région via des pratiques clientélistes. Même en dehors du PS, le personnage reste incontournable, les militants et les élus PS de la région le savent bien que sans lui, la région serait encore aux mains de l’UMP cogérant avec le FN. En maintenant localement la domination rose grâce à une certaine habileté politique, Georges Frêche garde le soutien des militants locaux en dépit de ses dérapages.

Martine Aubry de son côté ainsi que la direction du PS ont particulièrement mal joué la partie. En n’ayant pas le courage d’agir à temps, à savoir pendant les dérapages sur les harkis ou l’équipe de France, le PS se contente de propos pouvant être interprétés comme polémiques mais à vrai dire sans réelle intention de la créer, le passif de Georges Frêche suffisant à justifier une interprétation les qualifiant d’antisémite. En se contentant ainsi d’une déclaration, certes maladroite mais en aucun cas antisémite et en prenant la décision difficile de vouloir exclure Georges Frêche du paysage politique seulement maintenant, Martine Aubry s’est tiré une balle dans le pied et a offert au présumé offenseur le statut de victime des ambitions personnelles de quelques-uns. Georges Frêche dont l’expérience politique n’est plus à démontrer l’a bien compris et s’est immédiatement posé en victime. Or, en politique, le fait est que les électeurs ont plus de sympathie pour la personne victime d’une attaque que pour l’attaquant que ce dernier dise ou non la vérité. Un des exemples les plus récents fut le débat entre Daniel Cohn-Bendit et François Bayrou à quelques jours des élections européennes avec les conséquences que l’on sait.



Un retour de bâton pour Martine Aubry.
De ce statut tout nouveau de victime, Georges Frêche va utiliser toutes les possibilités et les atouts.

Que Martine Aubry décide de réunir un bureau exécutif national dans l’urgence ; Georges Frêche invoque la légitimité qu’il tire du vote des adhérents.

Que Martine Aubry et la direction du PS décident d’adouber dans l’urgence Hélène Mandroux, Georges Frêche brandit le soutien massif tiré du vote organisé désavouant ainsi les plans de la direction parisienne et précise que seul un nouveau Conseil national du PS est apte à prendre cette décision et pas le bureau exécutif national.

Que Martine Aubry et la direction du PS décident unilatéralement de faire une liste regroupant toutes les forces de gauche pour contrer Frêche et ses partenaires de lui répondre diplomatiquement que non cela ne les intéresse pas de jouer les figurants d’un scénario qui n’a pas été écrit par eux.

Que Martine Aubry et la direction du PS rappellent que tous les militants inscrits seront exclus et Georges Frêche de rappeler que tous les « barons » locaux le soutiennent et que lui seul est en situation de garder la région à gauche.



Conclusion.
En résumé, en prenant la bonne décision trop tard, Martine Aubry fait passer son destin personnel de potentiel présidentiable et la volonté d’écarter un potentiel obstacle à celui-ci un recadrage difficile mais nécessaire de l’attitude qui s’impose aux élus socialistes et de la République en général. Paris c’est loin à presque 700km et Lille encore plus. Conséquence logique de cet éloignement et du mauvais « timing » de la direction socialiste, loin de réussir à écarter Georges Frêche du jeu politique local, Martine Aubry risque de le renforcer. En effet, imaginons un peu la scène au soir des 14 puis 21 Mars. La liste non marqué de Georges Frêche arrive en tête des listes de gauche derrière l’UMP mais devant les Verts et la liste PS conduite par Hélène Mandroux.

La réalité de terrain voudra que très certainement il y ait une fusion comme cela a été décidé entre le PS et les Verts mais impossible de garder la région sans Frêche arrivé devant, donc fusion avec Frêche, communiqué laconique au niveau national : « Nous ne faisons qu’appliquer des accords généraux. Nous savons faire la différence entre l’homme, provocateur et l’élu qui a fait beaucoup pour la région et a réussi à la remettre sur les rails, etc, etc. ». Faire le contraire de ce que l’on dit est un classique de la politique.

Ensuite, victoire de Frêche, cohabitation forcée entre partenaires de la liste victorieuse et gestion de la région dynamisant le territoire. Plus personne ne dit rien, Frêche retenant la leçon se surveillera tout en gardant la gouaille que l’on lui connaît. Tout ce petit monde avalera des couleuvres et oubliera bien vite les évènements. Nationalement, le PS perdra la face, l’UMP tentera d’exploiter la situation et Georges Frêche pourra parader.

En réalité, le problème Georges Frêche est somme toute assez simple. Ce dernier est un provocateur, parle crument des choses et garde un parlé populaire qui plait à ses électeurs. Son discours est populiste au sens classique du terme tout simplement. Il entend montrer aux électeurs de Languedoc-Roussillon qu’il est proche d’eux et cela marche. Quand il dit ce qu’il a pu dire sur les harkis, c’est la conséquence du rapatriement des pieds noirs en France et leur présence en nombre dans la région. Quand il parle des noirs en équipe de France, il ne fait que dire tout haut ce que pense ce que Jean-Pierre Raffarin a appelé « la France d’en bas ». Dans le sud de la France, beaucoup ont peur et surtout en contexte de crise, beaucoup ont peur que les étrangers leur prennent leur boulot. Cette crainte n’est pas du racisme comme on peut le sentir en Italie mais explique les scores non négligeables que le FN réalise en Languedoc-Roussillon voir tout prêt en région PACA. Ceci n’excuse en rien ce qu’a pu dire Georges Frêche mais permet de donner une interprétation toute différente aux derniers propos tenus par l’intéressé.

En déclarant que Fabius avait une « tête pas catholique », Georges Frêche n’a fait que dire le fond de sa pensée, à savoir qu’il n’avait pas confiance en Laurent Fabius pour gérer une collectivité et qu’il lui reprochait son manque de franchise. Difficile de croire que le président de la région Languedoc-Roussillon, soutien très actif à la cause israëlienne, puisse tenir des propos antisémites à une personne pourtant elle-même catholique. S’il ne s’excuse pas c’est parce que contrairement à ce qui peut se passer au Japon ou dans les pays anglo-saxons, dans les pays latins en politique, on ne s’excuse pas même si on a fait une énorme gaffe. C’est ainsi !


Si l’on devait résumer la situation en une phrase, elle pourrait être celle-ci : « Bonne décision, mauvais timing, gros emmerdes. ». En ne le comprenant pas et en donnant l’impression de s’acharner contre Georges Frêche, Martine Aubry vient de commettre une erreur qui risque de lui coûter cher.

3 commentaires:

Yves Delahaie a dit…

Mais le problème n'est pas de savoir si Feche reflete la pensée populaire (je considère moi aussi que ses propos dérapent mais ne sont nullement racistes), mais bien de se demander si un politique a le droit de se comporter de la sorte sur la place publique. Un dérapage ça, un par semaine bonjour les dégâts. Cela devenait intenable pour le PS...
Rien n'a voir avec le prétendu destin présidentiable de Martine Aubry à mon sens...

LCDM a dit…

Très intéressant. Montpellier vote pas bcp FN. Je ne pense pas qu'il n'y a que dans le Sud qu'il n'y a que des noirs dans l'équipe de France mais en effet, ça n'a rien de raciste, c'est plus une critique des blancs. Personne n'est choqué en Languedoc (quoique je n'y vis pas, je suis dans le Tarn et Garonne mais je connais bien la région pour y être né)

Orange pressé a dit…

@Yves : Certes mais il y a un moment pour tout. Et le PS a mal goupillé son affaire. Au lieu de le déboulonner, ils vont l'installer jusqu'à sa mort !

Quant à savoir si un homme public doit avoir une telle attitude, de toute évidence non.

@LCDM : Disons qu'il s'agit de la perception de la réalité par le "français moyen". Frêche le comprend mieux que Raffarin et c'est sa force.