mardi 27 avril 2010

Les Lib-Dems faiseurs de roi ?

« Clegg survives the storm », The Guardian.
« Clegg survit à la tempête » titrait le quotidien britannique de centre-gauche dans son édition du vendredi 23 avril 2010, tant il est vrai que le charismatique chef des LibDems a changé le climat bien calme de la campagne électorale britannique. Au-delà de l’enthousiasme bien compréhensible outre-manche, l’envolée des LibDems dans les sondages génère un espoir nouveau dans un MoDem lessivé par le résultat catastrophique réalisé lors des élections régionales. La blogosphère démocrate n’échappe pas au phénomène et nombreux sont les billets se référant à Nemo auditur, auteur du blog Unique et commun, et relayant l’enthousiasme de notre ami expatrié. François Bayou lui aussi y est allé de son petit entretien publié sur le site national du Mouvement démocrate pour donner son avis sur le sujet.

Ainsi, ici et là, on voit ressurgir les vidéos de François Bayrou de 2007 lors de sa visite au Royaume-Uni et sa rencontre avec celui qui crée actuellement la surprise. Mais, d’analyse critique sur la toile démocrate, point ou si peu. Désirant dépasser le simple constat ou l’analyse indirecte de la situation, je me suis tournée vers les médias britanniques afin d’avoir un accès direct à l’information. Passage obligé donc, chez le kiosquier du coin pour le dévaliser en quotidiens britanniques et suivi des médias audiovisuels locaux que sont les télévisions BBC, Sky News, I-Tv ou leurs équivalents radios. Coup de chance, ce lundi, la campagne s’est accéléré et plusieurs évènements méritait qu’on y porte attention. Soyons honnête, les médias français n’en parleront pas et notre ami, Nemo a été probablement plus occupé par son travail que par les directs dont je vous parlerai. Analyse inédite donc cette campagne intéressante mais s’inscrit dans un contexte bien particulier.

Pour se repérer plus facilement, après un résumé de la situation générale de la campagne, ce sont les évènements de ce lundi de campagne qui seront abordés. Au menu donc, la conférence de presse de David Cameron depuis Londres et un point sur la campagne conservatrice, puis le même exercice avec Gordon Brown et la campagne travailliste ; avant d’en revenir aux conservateurs qui ont organisé une conférence de presse traitant exclusivement de la question du « Hung Parliament ». Nous finirons enfin par un point sur la situation des LibDems.



Précédemment dans la campagne électorale britannique…
Depuis le 1er débat entre les chefs de partis, les élections britanniques sont devenues soudainement bien plus passionnantes. La raison de ce soudain regain d’intérêt porte un nom : Nick Clegg. Il faut dire que pour le premier débat télévisé de l’histoire politique britannique bien terne n’a connu de reliefs que lors des sorties du leader des LibDems (parti libéral démocrate, issu de la fusion entre le parti libéral (the Whigs) et le SDP (Social democratic party)). Après un premier débat sur I-Tv, le deuxième a eu lieu sur Sky News, la chaîne d’information continue britannique détenue par Rupert Murdoch, propriétaire entre autre des quotidiens The Sun et The Times ou de l’hebdomadaire News of the world. Au cours de ce 2e débat portant sur la politique étrangère, le 3e homme ne pouvait pu jouer l’effet de surprise. Et ce d’autant moins que des notes de travail concernant le débat avaient été oubliées dans un taxi et publiées dans la presse. S’il n’a pas dominé les échanges, il a su maintenir son statut acquis lors de la 1ière confrontation, ce qui n’était pas gagné. Il faut dire que les idées défendues par les LibDems en matière de politique étrangère vont quelque peu à rebrousse poil des conceptions traditionnelles britanniques en la matière. Les LibDems sont europhiles et fédéralistes (une hérésie au Royaume-Uni), pour l’entrée dans la zone euro et contre le renouvellement des sous-marins nucléaires lanceurs d’engin Trident porteur de l’arme nucléaire britannique.

Malgré toutes ces positions, les LibDems sont en passe de mettre fin à un système bipartisan qui dure depuis très longtemps et où le pluralisme politique est une rareté. Il faut en effet remonter à 1972 pour voir un autre « Hung Parliament », expression difficilement traduisible en français sans perte de sens autrement que par Parlement de coalition, Parlement indécis ou Parlement sans majorité. Pour ma part, je garderai l’expression anglo-saxonne pour permettre une meilleure compréhension de la situation.



Changement de ton pour un leader à la peine.
David Cameron organisait ce matin, une conférence de presse que j’ai pu suivre en direct sur les chaines britanniques d’information en continu. Format classique pour cette intervention avec un discours de campagne suivi d’une séance de questions-réponses.

Suite aux prestations plutôt moyennes du leader conservateur lors des débats, il fallait absolument redresser et montrer un visage combattif du parti conservateur. Si les Tories ont indéniablement repris du poil de la bête, il y a encore du chemin. Dans un discours qui se voulait dynamique, David Cameron a tenté de répondre à une des principales inquiétudes à propos des conservateurs : leur absence de programme précis. On a pu ainsi dresser une liste de propositions. Les conservateurs lançaient aujourd’hui leur manifeste pour la qualité de vie avec 3 priorités : l’environnement, les libertés publiques et la qualité de vie en elle-même traitant de la lutte contre les différents types de nuisances : pollution, bruit, etc. Tout au long de son discours, David Cameron a donc listé les mesures sur ces sujets en n’oubliant pas les attaques contre l’adversaire. Enfin, un adversaire, puisqu’il n’a parlé que du Labour. Pas un mot, un seul sur les LibDems. David Cameron s’inscrit dans le système bipartisan traditionnel et ne compte pas en sortir. Son discours était ainsi parsemé de « clear break » (rupture claire) et autres expressions insistant sur la nécessité d’une vision claire entre la nécessité d’une majorité conservatrice renvoyant un Labour fatigué dans l’opposition.

Il a fallu attendre la séance de questions-réponses pour que le leader conservateur parle de Nick Clegg. L’intéressé fut d’ailleurs au cœur des échanges puisque hormis les 2 premières questions, pour toutes les autres la position des conservateurs étaient repositionnées par rapport aux propositions des LibDems. Il faut dire que les propositions conservatrices font pâle figure face à celles des leurs concurrents. Entre l’idée de planter un arbre pour la naissance de chaque petit britannique ou l’annonce de la multiplication des parcs et jardins, on peine à identifier des mesures réellement fortes sur le sujet. Voulant probablement s’inspirer du Grenelle de l’environnement français, les conservateurs ne contentent de « mesurettes ». Quand on sait la volonté de départ du Grenelle, et ce qu’il en reste actuellement, autant dire que les conservateurs sont loin d’avoir pris conscience de l’importance du sujet.

Dans le discours, on notera surtout l’insistance de David Cameron sur l’importance d’avoir une majorité conservatrice absolue à Westminster. Déclarant que le pays avait besoin d’un gouvernement conservateur nouveau et fort seul à même de permettre un changement réel après des années d’échecs travaillistes. David Cameron dresse en parallèle l’image de LibDems indécis et voulant saper durablement la stabilité politique du pays. Et d’insister sur le fait que voter LibDems reviendrait à voter travailliste. Il faut dire en effet que les libéraux-démocrates mordent largement sur un électorat d’habitude acquis aux conservateurs.



Gordon Brown, une campagne discrète.
La discrétion, c’est ce qui domine la campagne de l’actuel locataire du 10, Downing street. Au menu du jour, une conférence sur le thème de la santé au cours de laquelle Gordon Brown a vanté le bilan des travaillistes depuis leur accession au pouvoir. Il rappelle utilement que les personnels de santé ont vu leur rémunération augmenter régulièrement et les structures de santé se multiplier. Mais pour l’avenir, on peine à distinguer le programme des travaillistes. Témoin de cette réalité, la question posée par une infirmière confirmée : « Monsieur le Premier ministre, donnez moi une bonne raison de voter pour le Labour ! ». Pour réponse, Gordon Brown a fait une plaisanterie, puis hésitant a mentionné qu’il voulait continuer ce qui avait été commencé depuis 13 ans. Un peu court ! Nul besoin de préciser que la réponse n’a pas satisfait l’interrogatrice.

Deuxième évènement de la journée pour Gordon Brown, la visite d’un supermarché. Visite tranquille, humble pour le Premier ministre. Au fur et à mesure, on le voit progresser dans les rayons sans avoir de réelle discussion avec les gens. Il se contente de dire « Eh, bonjour. Content de vous voir ! » ou de demander des nouvelles des enfants des clients. Pas de discussion de fonds, pas l’ombre d’une contradiction, rien.

Gordon Brown à force d’être discret risque de disparaitre des écrans radars et ce qu’il a à dire, ne pas arriver jusqu’aux oreilles des électeurs.



« Hung Parliament », le mal absolu !
La campagne conservatrice suivait son cours tranquillement, David Cameron visitant un campus universitaire, lorsqu’une conférence de presse fut organisée en milieu d’après-midi pour traiter de la question liée à l’émergence des LibDems : le « Hung Parliament » ?

Il faut dire que le sujet est un véritable épine dans la campagne conservatrice. A nouvelle situation donc, nouvelle stratégie. En lieu et place d’une concentration des moyens dans les circonscriptions où conservateurs et libéraux-démocrates sont au coude à coude, ceux-ci sont réorientés vers celles que les Tories peuvent reprendre au Labour. Et surtout, un mot d’ordre : éviter de parler des libéraux-démocrates donc de les faire exister et d’attirer le feu médiatique sur eux. A la place, les conservateurs parlent de la nécessité d’avoir une majorité conservatrice forte et claire, seule capable de permettre un véritable changement.

Parallèlement, une stratégie de diabolisation des libéraux-démocrates est mise en œuvre. Un « Hung Parliament » causerait ainsi, selon George Osborne, Shadow Chancellor of the Exchequer (ministre fantôme de l’économie et des finances) : « Un effondrement de la Livre et une augmentation des taux d’intérêt ». En dressant un tableau noir des conséquences en cas de score élevé des LibDems, il s’agit de discréditer autant que faire se peut le perturbateur du petit ronron politique.

Nick Clegg prétend en finir avec la politique politicienne ? Les Tories précisent que l’entrée en force des libéraux-démocrates se traduira non par la fin de ces mauvaises habitudes mais par une instabilité chronique résultant de la réforme qu’ils exigent. Et d’enfoncer le clou en mentionnant que la réforme du système électoral exigé perpétuera cette instabilité au point de faire sentir sans le dire que voter LibDems c’est voter pour la fin du Royaume-Uni et le plonger dans la crise pour des années. Seule concession des conservateurs, un rééquilibrage des circonscriptions en nombre d’électeurs. Mais pas question de remettre en cause le « first past the post system », à savoir le scrutin uninominal à un tour. Peu importe qu’un tiers des électeurs ne soit pas représenté, l’introduction de la proportionnelle serait un fléau pour le gouvernement de sa Majesté. George Osborne appuie d’ailleurs sa démonstration en citant les exemples de la Belgique, de l’Italie et d’Israël dont les gouvernements sont particulièrement instables. L’illusion ne tient pas 5 minutes puisqu’un journaliste du quotidien « The Guardian », lui fait remarquer à toute fin utile que les pays en question dont l’instabilité est notoire pour d’autres raisons spécifiquement nationale et qu’un autre pays lui aussi connu pour être gouverné par des coalitions est très stable : l’Allemagne. George Osborne surpris d’être renvoyé dans les cordes aussi vite, tente une réponse en marmonnant quelque chose avant d’en revenir à l’argumentation de base et voyant qu’il ne convainquait personne d’éluder subrepticement la question.



Alors faiseurs de rois ?
Les 2 débats qui ont eu lieu montrent au moins une chose : la volonté de changement du système politique. Les conservateurs présentent un « Hung Parliament » comme la course vers l’enfer mais ne se rendent pas compte qu’une part substantielle de leurs concitoyens recherche précisément cette situation afin que les hommes politiques se parlent entre eux, changent un système politique dépassé et inefficace. En résumé, ils veulent qu’une alternative émerge au traditionnel clivage bipartisan. Cette volonté n’est pas spécifique au Royaume-Uni. On a pu l’apercevoir en France en 2007 avec le score de François Bayrou et en 2009 avec le score d’Europe-Écologie, ou encore fin 2009 lors des élections législatives allemandes. Partout, on constate une volonté des populations d’en finir avec les deux grandes forces politiques traditionnelles que sont la gauche sociale-démocrate et la droite conservatrice pour faire émerger à la place une alternative, une autre force. S’il est difficile de la décrire précisément, on peut la dégager dans les grandes lignes.

Que ce soit en France, en Allemagne ou Royaume-Uni, cette alternative est centrale, plutôt libérale économiquement (au sens classique du terme, type Adam Smith et pas néo-libérale type Hayek), très concernée par l’environnement et plaçant les droits de l’homme en général et le respect de l’humain en particulier.

Autre point commun, à l’heure actuelle, les forces composant cette alternative sont plus ou moins divisées. Le plus souvent entre 2 forces comme en Allemagne, parfois plus comme en France avec 3 à 5 forces. Mais quelque soit les cas, on retrouve 2 partis classiques, l’un représentant la tendance écologiste, l’autre la tendance libérale ou libérale-démocrate.
Le Royaume-Uni échappe de prime abord à cette tendance à la division. L’explication est en réalité très simple : c’est la conséquence du « first past the post system ». Les LibDems disposent d’une assise électorale et d’un réseau structuré hérité des libéraux, les anciens Whigs, combiné aux voix du SDP. Les écologistes britanniques ne pesant pas bien lourds, les électeurs se sont tournés vers la seule formation politique capable de faire plier les deux autres : les LibDems.

Et comment leur en vouloir ? Les libéraux-démocrates ont un programme solide, le plus complet et solide à l’heure actuelle. Pour s’en rendre compte, il suffit de prendre un domaine donné et de voir ce que les trois grands partis proposent. Tandis que les travaillistes se reposent sur leur bilan et que les conservateurs annoncent une vague orientation, les libéraux-démocrates eux, proposent non seulement une mesure mais celle-ci est chiffrée, le processus de sa mise œuvre détaillé. Autre point essentiel, leur chef politique est jeune et leur parti peu touché par le scandale des notes de frais.

Les LibDems ne pourront sauf miracle obtenir une majorité même relative à Westminster. Cependant, ils peuvent s’imposer durablement dans le paysage politique britannique en devenant incontournables. Dans l’idéal, il faudrait qu’ils arrivent en tête du vote populaire ne serait-ce que d’une souffle. En arrivant premier dans les urnes mais 3e en nombre de députés, les LibDems seraient victimes d’un déni de démocratie et nos voisins d’outre-manche volés dans leur vote. La réforme du mode de scrutin serait donc inévitable et les partis politiques traditionnels n’auront d’autre choix que de céder en instaurant une part de proportionnelle.

Plus raisonnablement, les libéraux-démocrates peuvent arriver 2e, et la situation n’être guère différente. Il faut donc prendre garde à ne pas comparer ce qui n’est pas comparable. Si les LibDems n’arriveront pas à prendre le pouvoir, ils peuvent avoir un poids suffisant pour imposer le refonte du mode de scrutin. Est-ce un signe d’espoir en une résurrection pour le MoDem ? Réponse au prochain épisode.

1 commentaire:

FrédéricLN a dit…

"Les LibDems ne pourront sauf miracle obtenir une majorité même relative à Westminster."

Il leur suffirait de 37% des voix à peu près (tandis que le Labour obtiendrait cette majorité autour de 30%, et les Tories autour de 34%. Il y a environ 10% de "autres"). C'est vrai que, s'ils sont à 29%, cela fait encore 8% à gagner, ce qui fait beaucoup en 9 jours !