En France, on a beaucoup ergoté sur le fait qu’en matière européenne, on avait forcé la main aux Français en leur imposant le traité qu’ils avaient refusé en votant contre le traité constitutionnel européen. C’est à la fois vrai et faux.
Vrai car le traité de Lisbonne reprend une très grande partie des dispositions du traité constitutionnel mais dans un langage technocratique bien plus complexe.
Faux car Nicolas Sarkozy a clairement dit dans sa campagne de 2007 qu’il comptait sortir l’Europe de l’impasse dans laquelle elle était bloquée en élaborant un nouveau traité qui serait alors ratifié par voie parlementaire et non référendaire. Et il l’a fait. Le traité de Lisbonne a permis de surmonter les blocages et de faire avancer l’Europe.
Le traité de Lisbonne a eu deux conséquences clés : une plus grande démocratisation de l’Europe et une gestion plus efficace de l’Union.
Inédit parce qu’il est clairement apparu dans ce débat que le pouvoir décisif n’était plus entre les mains des États mais entre celui des citoyens européens. Lors de l’élaboration du traité, les chefs d’États et de gouvernement (en réalité, un chef d’État et 27 chefs de gouvernement) ont concédé qu’ils tiendraient compte du résultat des élections européennes lors de la nomination du prochain président de la Commission européenne. Ils pensaient probablement qu’ils ne devraient que recueillir l’avis du Parlement, comme c’est le cas depuis des années sur bien des sujets. Après tout, un avis n’engage à rien et on peut toujours s’en passer. Les chefs d’États et de gouvernement s’en sont d’ailleurs bien passés sur des tas de sujets.
Sauf que, sauf que, le Parlement européen a pris la mauvaise habitude de se servir de la moindre parcelle de pouvoir concédée par les États pour faire avancer la démocratie européenne et l’intérêt des citoyens. Et dans ce cas précis, il est bien décidé à imposer son candidat ou plutôt celui qui sera arrivé en tête ou pourra réunir une majorité parlementaire sur son nom.
L’émergence d’une nouvelle matière juridique.
En droit, il y avait jusqu’à aujourd’hui, deux disciplines : le droit national et le droit communautaire ou droit de l’Union Européenne. Le débat d’hier en fait émerger un nouveau : le droit des peuples européens.
Pour se rendre compte de la situation, il faut se comparer à une autre entité similaire : les Etats-Unis d’Amérique. De même qu’au sein des Etats-Unis, la démocratie a progressivement fait émerger un droit fédéral que l’on oppose au droit des États ; nous avons maintenant un droit fédéral en devenir avec la démocratisation que cela implique. Sauf que dans le cas européen, c’est la démocratie qui permet le droit fédéral et non le droit fédéral qui impose la démocratie. Une façon originale mais somme toute habituelle pour la construction européenne.
L’opposition que tente de faire vivre Marine Le Pen (FN) ou même Nigel Farage (Ukip, Royaume-Uni) entre nationalisme et Europe apparaît clairement dépassée. Et c’est Alexis Tsípras, candidat de la Gauche Unitaire Européenne (gauche radicale) qui l’a dit clairement : « Nous ne sommes pas locataires de l’Union Européenne, nous en sommes copropriétaires. La question de notre expulsion de la maison commune ne se pose donc pas. Ce qu’il faut, c’est changer les orientations [de gestion de cette maison] ». On ne saurait mieux dire !
Premier constat, le format du débat ne permettait pas vraiment d’aller au fond des choses mais avait le double avantage d’éviter les coupures de parole intempestives ET d’avoir une certaine interactivité. Contrairement à de nombreux commentateurs européens bien connus tel que Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles du quotidien Libération ou encore Fabien Cazenave, blogueur européen bien connu, ce n’est pas le nombre élevé de sujets différents qui m’a dérangé mais le manque d’interactivité entre candidats.
Clairement, le système de « jokers » de 30 secondes était mal adapté. On aurait aimé que les candidats se confrontent plus clairement, qu’ils réagissent plus les uns aux autres. Bref, qu’il y ait du sang, que ça se castagne. Question de génération peut-être, c’est Ska Keller (Verts européens) qui a très nettement le mieux utilisé cette arme, dégainant la première et n’hésitant pas à critiquer ses concurrents. Guy Verhofstadt (ADLE, centriste) a tenté de suivre mais s’est concentré sur Martin Schulz (PSE, gauche) et Jean-Claude Juncker (PPE, droite) qui se sont eux, montréson dans un style trop convenu.
Ska Keller a donc clairement crevé l’écran. Elle est jeune, 32 ans et est la représentante d’une génération qui a faim de démocratie et de réussite : la mienne ! Celle de jeunes qui ont une envie, une faim démesurées de faire aboutir leurs rêves (cf. Les Affamés de Léa Frédeval). Claire, précise et franche, elle a eu le tort de rester un peu trop prisonnière des idées de son parti sur des sujets clés comme l’immigration ou la Défense qui sont pourtant des sujets où les progrès seraient pourtant plus simples à réaliser qu’une harmonisation sociale qui sera forcément compliquée du fait de la diversité des modèles sociaux des États-membres.
Mais si Ska Keller est la révélation de ce grand débat des candidats à la présidence de la Commission Européenne, le gagnant politique de ce débat est tout autre : il s’agit de Guy Verhofstadt.
L’autre grande fédéraliste de ce débat, Ska Keller, n’a pas cette possibilité.
Martin Schultz fait une campagne de gauche, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais là aussi, l’on n’a pas été franchement emballé. Relance par les investissements, harmonisation sociale, rien que du très classique pour les socialistes. Un point d’ailleurs largement souligné par le centriste Guy Verhofstadt qui a souligné que ce sont toujours les mêmes vieilles recettes qui sont proposées.
Jean-Claude Juncker, Parti populaire européen (PPE), UMP, droite.
Les mêmes vieilles recettes, c’est aussi le reproche adressé aussi aux conservateurs par le centriste Guy Verhofstadt, décidément très en forme. A côté de son enthousiasme ou du dynamisme de l’écologiste Ska Keller, le moins que l’on puisse dire est que le conservateur Jean-Claude Juncker, dans son style tout en retenue, ampoulé et même clairement coincé est apparu comme le candidat du système ou dit plus clairement du Conseil.
Par ailleurs, mis en difficulté sur les autres sujets évoqués (immigration, Défense, intégration européenne), Juncker a dû concéder parfois à demi-mots qu’une inflexion de la politique menée était nécessaire. Le problème est que Juncker n’apparaît pas comme le candidat qui peut changer la situation. Son image d’ancien membre du Conseil lui colle à la peau. Pour les européens, il est l’homme qui a sauvé les banques au détriment des citoyens ce que lui a encore une fois reproché Alexis Tsípras.
Le PPE avait pourtant eu le choix lors des primaires entre deux conservateurs « sortants » sur le sujet. Le premier est, on l’a vu, Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre du Luxembourg pendant 19 ans. L’autre était Michel Barnier (UMP), ancien ministre et commissaire européen chargé du marché intérieur qui a porté le projet de réforme bancaire au sein de la Commission européenne ; une réforme qui va permettre de mieux encadrer les banques et de les responsabiliser. Ainsi, à un Barnier qui représentait une vision réformatrice, les conservateurs du PPE ont préféré un Juncker qui apparaît comme le chantre de l’austérité et le protecteur des banques. Statut renforcé par sa farouche opposition à toute réforme pouvant restreindre le secret bancaire ou pouvant porter atteinte à « l’industrie financière » qui fait la fortune du Grand duché et accueille la fraude fiscale dont sont victimes ses riches et peuplés voisins comme la France ou l’Allemagne. Très clairement, il y a eu erreur de casting.
Étoile montante de la gauche radicale européenne, Alexis Tsípras s’est fait connaître par son discours très marqué à gauche et son refus de participer à un gouvernement de coalition avec la droite et la gauche grecques classiques. Chef de l’opposition parlementaire grecque, son discours est bien évidemment très marqué par la crise qu’a vécu la Grèce. Son propos peut se résumer par l’idée suivante : les banques sont fautives et ont par leur spéculation causé la ruine de la Grèce bien sûr mais aussi de nombreux autres pays européens. Le centriste Guy Verhofstadt lui a alors fait remarquer que la crise des pays d’Europe du Sud n’avait pas été causée par les banques seules mais essentiellement par des politiques nationales clientélistes, à la corruption et/ou aux mauvaises décisions prises par les dirigeants des pays en question. Alexis Tsípras lui a certes concédé ce point mais a insisté sur le rôle "vautour" des banques qui ont aggravé les choses.
Au final, on ressort de ce débat avec une impression d’inachevé. On aurait aimé en avoir plus. Plus de fond, plus de confrontation entre candidats, plus de relances de la part des animateurs, plus d’interactivité avec le public. Mais au-delà, de ces quelques contingences. On en ressort aussi avec le sentiment que l’Histoire avant franchi un nouveau cap. Un nouveau cap raté par les grandes chaînes nationales françaises. Mais bon, ça…



