mardi 12 avril 2011

Inflation, tous aux abris !

Jeudi dernier, la Banque centrale européenne a réussi à faire passer presque inaperçue, une décision qui ne l’est pas vraiment. Les marchés si fébriles depuis le séisme au Japon ont à peine réagi à l’annonce de la BCE suite à la réunion du Conseil des gouverneurs, son instance dirigeante. Certes, la nouvelle ne doit pas non plus être surestimée, mais tout de même ! Il convient d’y attacher quelque importance.

Cette nouvelle, c’est l’annonce du relèvement par la BCE de ses taux directeurs de 1% à 1,25%. Oui, oui, une hausse de 0,25%. Une hausse faible dans le contexte actuel, où l’on peut emprunter à des taux très bas voire négatifs si on tient de compte de l’inflation. L’inflation justement, c’est l’argument invoqué par la BCE pour augmenter ses taux.

Pour bien comprendre l’importance de cette décision, il convient de voir le pourquoi, les différents intérêts en présence, l’impact sur l’économie et enfin les conséquences de cette décision de manière générale.


Pourquoi augmenter les taux ?
La réponse est évidente : la BCE augmente ses taux car c’est sa mission. D’après ses statuts, la Banque centrale européenne a pour principale mission de maintenir la stabilité des prix. Autrement dit, combattre l’inflation qui se définit comme l’augmentation des prix.

Contrairement à la Federal Reserve (banque centrale des États-Unis) qui a, elle, aussi pour mission de maintenir l’emploi au maximum et donc de soutenir aussi la croissance. La Fed intervient donc plus largement que la BCE. Ce n’est pas forcément un mal comme on l’a vu dans la crise des « subprimes » puisque c’est justement la politique accommodante de la Fed qui est un des éléments ayant conduit à cette crise.

La BCE augmente donc ses taux pour limiter l’inflation. Une inflation dont le plafond n’ayant pas été fixée par les décisionnaires européens, mais qui doit tout de même être contenue. La BCE s’est donc fixé arbitrairement un plafond d’inflation à 2%. L’inflation actuelle dans la zone €uro tournant autour de 2,4%-2,6%, la BCE a donc relevé ses taux logiquement. Afin de ne pas effrayer les marchés, elle a largement préparé le terrain en amont. Les marchés prévenus n’ont donc pas été surpris et ont eu le temps d’intégrer cette décision.

Cependant, cette décision du Conseil des gouverneurs est remise en cause par une partie de la doctrine économique ainsi que par plusieurs pays membres de la zone.


Une augmentation discutée.
Si la décision de la BCE ne souffre d’aucune remise en cause formelle, sur le fond, c’est une toute autre affaire. En effet, nombreux sont les économistes à remettre en cause la décision du Conseil des gouverneurs. Pourquoi ?

D’abord, lorsque l’on regarde la structure de l’inflation. Pour l’essentiel, cette dernière est due à l’augmentation des prix de l’énergie notamment du pétrole et du gaz qui ont de nouveau atteint des sommets. Le prix du baril de brent de la mer du Nord, côté à Londres a ainsi dépassé les 120 $ le baril, rappelant les sommets de la fin de l’été 2008. Si on regarde les autres secteurs, on ne peut que constater que la hausse des prix est plus que contenue voire quasi-nulle.

Deuxième élément du débat, en haussant ses taux, la BCE est accusée, à juste titre, de favoriser les pays les plus « riches » de la zone, à savoir l’Allemagne et les Pays-Bas, et, plus largement, ce que l’on pourrait définir comme l’ex-zone Deutsche Mark ; tandis que, dans le même temps, une bonne partie des pays de la zone €uro traversant une situation économique mais surtout budgétaire difficile critiquent cette décision. Il faut dire qu’indirectement cela va avoir pour eux des répercussions non négligeables en tendant un peu plus une situation qui l’est déjà.

La zone €uro se divise donc entre un centre à la situation économique qui s’améliore (l’Allemagne approche les 6,5% de taux de chômage et une croissance à 3% pour 2011), une périphérie qui s’enlise dans la dette publique et une rigueur qui risque de tuer son économie (les fameux « PIGS » + Italie) ainsi que des pays entre deux eaux comme la France (économie atone et inflation contenue). Il y a donc de réelles divergences qui ne sont pas compensées par un réel budget communautaire.


Les conséquences.
Très directement, cette hausse du loyer de l’argent va avoir des conséquences directes sur l’économie et la finance.

Sur l’économie, d’abord, toute hausse des taux d’intérêt de la BCE augmente le coût de l’argent pour les banques commerciales dites « de 2nd rang ». Il faut donc s’attendre à une augmentation de tous les prêts qu’elles commercialisent. Pour le moment, les banques n’ont pas vraiment à se plaindre puisqu’elles prêtent déjà très largement au-dessus des 1,25% et se font une marge appréciable sur les prêts qu’elles consentent.
Pour les particuliers, la hausse sera raisonnable.
Pour les entreprises, cela va être plus compliquée puisque les banques qui leur prêtent déjà peu vont leur répercuter la hausse de la BCE.

Sur le plan financier, les emprunts sur les marchés vont eux-aussi très probablement augmenter. Emprunter deviendra donc plus cher pour les États, ce qui va fragiliser un peu plus la situation des États-membres de la zone.

La hausse peut aussi être discutée. D’abord, et comme mentionné plus parce que l’inflation est presque uniquement due à la hausse des prix de l’énergie et non au reste de l’économie. Or, nous sommes entrés depuis 2007-2008 dans une période où l’énergie sera durablement chère, phénomène renforcé par les catastrophes nucléaires au Japon et leurs conséquences sur les marchés des énergies fossiles.

Ensuite, parce que l’approche monétariste qui constitue la doxa des banquiers centraux occidentaux a été largement remise en cause par la crise que nous traversons. D’autres approches montrent que l’inflation n’est pas forcément négative. Au contraire, un peu d’inflation aurait un effet positif sur l’économie permettant une meilleure rémunération du travail et donc une relance de l’économie.


Conclusion.
La hausse des taux directeurs décidée par la BCE est pour essentiellement une décision politique. Bien qu’ils s’en défendent, les gouverneurs de la zone €uro ont cédés aux pressions germaniques demandant un durcissement de la politique monétaire. Ce durcissement vise autant à avoir une politique adaptée à la situation économique allemande qu’à pousser les pays financièrement « voyous » de la zone €uro à faire le ménage chez eux. Le problème est que ces pays ont déjà mis en œuvre plusieurs plans de rigueurs qui se sont traduits par une réduction des politiques sanitaires et sociales. Or, en s’attaquant ainsi ce que l’on appelle les « stabilisateurs économiques », les pays en difficulté qui n’ont pas d’autres choix s’ils veulent se refinancer risquent de tuer leurs économies respectives et d’empêcher in fine toute reprise forte et rapide qui permettrait d’éponger leurs déficits.

Il faut donc que les pays en meilleure santé de la zone €uro se souviennent qu’ils ne sont pas seuls et que la politique monétaire de la zone €uro doit être bénéfique pour l’ensemble de la zone et non à son seul cœur économique. Si l’Allemagne a son rôle, il sera toutefois trop facile de la pointer comme seule responsable. Face à la même situation, ceux-ci ont su faire les efforts nécessaires pour assainir leurs finances et relancer leur économie ce qui n’a pas été le cas des fameux « PIGS », de l’Italie, de la Belgique mais aussi de la France. Bien que les responsabilités soient partagées, les États-membres avancent lentement vers ce qui serait une des solutions à leurs différents problèmes, à savoir un budget européen conséquent capable de compenser les déséquilibres à l’intérieur de la zone.

Il ne faut pas oublier en effet que l’économie avance sur deux jambes : la politique monétaire et la politique budgétaire. Oubliez l’une des deux et l’ensemble (l’économie donc) s’effondre au pire ou dysfonctionne au mieux.

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